Chartier, Roger & Hébrard, Jean
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full - transcription automatique d'un séminaire d'environ deux heures.
Core ideas
Roger Chartier croise deux lectures : Le Livre de la mémoire et Machina memorialis de la médiéviste Mary Carruthers, et les 256 poèmes latins de Baudri de Bourgueil (vers 1045-1130), abbé de Saint-Pierre de Bourgueil puis archevêque de Dol, récemment édités et traduits par Jean-Yves Tilliette. Repéré par Curtius, Baudri a la particularité de faire des objets et des pratiques de l'écriture la matière même de ses poèmes. Il chante ses tablettes de cire : un petit carnet de huit planchettes à cire verte, quatorze pages et cent douze vers, offert par une abbesse et fabriqué par un « tabletier ». Il leur promet une courroie neuve et de la cire fraîche, et pleure en style épique son stylet brisé après neuf ans de service. Les tablettes circulent comme dons dans un réseau monastique d'amitié. Avec l'Essai sur le don de Natalie Zemon Davis, Chartier y lit l'entrelacement de l'économie du don et du lexique de la dette, comme dans le poème à Guiternus, « créancier obstiné » qui lui extorque des tablettes. Même mélange avec ses scribes : Hugues est payé double s'il copie vite, et reçoit en plus un fromage, la promesse d'un voyage à Rome et la renommée.
Les poèmes révèlent la division fondamentale entre composition et transcription. On compose (dictare, componere) sur la cire effaçable avec le stylet ; le scribe copie (scribere) sur le parchemin durable. Chez Baudri, dictare signifie composer et non dicter, puisqu'il compose la nuit ou à cheval. Il presse son scribe Gérard de libérer ses tablettes pleines et exige pour son recueil, conservé dans un manuscrit du Vatican contrôlé par l'auteur, des initiales alternées rouges et vertes. Chartier confronte ces données à la thèse de Carruthers : la mémoire, ordonnée et créatrice (memoria ad res), reste première tout au long du Moyen Âge, l'écrit n'en étant qu'un adjuvant. Les tablettes, support le plus éphémère, servent la mémoire jugée la plus durable, et la mémoire elle-même est décrite par des métaphores de l'écrit (tablettes, trésor, archive, armoire), jusqu'aux « tables de ma mémoire » d'Hamlet. Chez Baudri, une troisième dimension s'ajoute, l'oralité : composer, c'est cantare, et les poèmes sont faits pour être récités de mémoire en coprésence. Il loue aussi la lecture intensive et sans doute silencieuse (perlegere) qu'il attend d'Emma, de Marbode ou de Constance, laquelle répond qu'elle a gardé sa lettre sur son sein toute la nuit. Chartier met en garde contre une lecture trop documentaire, car le même recueil y est tour à tour carta, volumen, liber et pagina.
Il conclut sur deux points. Sur l'écrit et la mémoire, il reconnaît l'apport de Carruthers, qui voit dans les divisions des textes et les ornements des manuscrits des dispositifs mnémotechniques. Il maintient pourtant la rupture des XIIe-XIIIe siècles, avec les écoles, les universités, la scolastique, la copie chez les stationnaires et la page glosée hiérarchisée, qui font de l'écrit l'objet et l'instrument du travail intellectuel. Sur l'écrit et l'échange, il souligne que pour Baudri tous les écrits échangés ne sont que des substituts de la rencontre, du colloquium et de la parole vive, que résume la métaphore du banquet de textes. Dans la discussion, Jean Hébrard relativise l'opposition entre lecture silencieuse et oralisée : la psychologie cognitive montre qu'on « entend » toujours un mot lu. La lecture médiévale ferait se succéder lectio et meditatio, comme dans la règle de saint Benoît ou chez l'enfant dyslexique rééduqué, quand la lecture moderne, automatisée, les superpose.
Excerpts
Roger Chartier sur la division entre composition et transcription :
“Et le vocabulaire indique parfaitement cette distinction puisque l'acte d'écriture lorsqu'il s'agit de l'acte de composition est désigné par les verbes componérés ou dictaré alors que l'acte de transcription par un scribe est désigné par le verbe scriberé. Donc le componeré ou le dictaré suppose lorsque il mobilise les cré la tablette de cire et le scribéré suppose le parchemin.”
Roger Chartier sur le double paradoxe des tablettes :
“Le premier paradoxe, c'est que les tablettes qui sont les tablettes d'une écriture éphémère sont du côté de ce qu'il y a de plus durable, c'est-à-dire la mémoire. puisque dans beaucoup de textes médiévaux, on considère que la mémoire a plus de fidélité, de garantie quant à la à la conservation des textes que même la transcription écrite”
Jean Hébrard sur la lecture médiévale et moderne :
“ce qui opposerait la lecture médiévale à la lecture moderne. Ce serait que dans la lecture médiévale, les deux opérations de lecture et de méditation sont contigues. Elles on fait une puis l'autre, une puis l'autre. Alors que dans notre lecture moderne, nous les superposons dans deux activités qui sont menées en parallèle et nous savons les superposer.”