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Chartier, Roger

historien du livre, de la lecture et des pratiques culturelles, directeur d'études à l'EHESS, auteur de Au bord de la falaise

L'intervieweur, qui mène une série d'entretiens avec Roger Chartier, n'est pas nommé dans la transcription.

Pour une historiographie moderne — Roger Chartier (2002)

Andrea Cirla · Jan 9, 2026 · partial coverage

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Coverage note: full - transcription automatique d'un long entretien de méthodologie historique.

Core ideas

Roger Chartier revient sur l'opposition, cristallisée dans les années 1960-1970, entre histoire des mentalités et histoire des idées. L'histoire des idées décontextualisait les pensées : elle les détachait des textes et de leurs genres, des représentations collectives, et faisait dialoguer Platon, Spinoza, Hegel et Marx dans un canon construit après coup. L'histoire des mentalités, à la manière des Annales, lui opposait ce que « partagent César et le dernier de ses légionnaires ». Elle a été critiquée à son tour par Franco Venturi, au nom de la force créatrice des Lumières, et par Carlo Ginzburg, dont le meunier du Fromage et les vers construit sa propre cosmologie. Chartier propose un déplacement : n'abandonner ni l'analyse interne des œuvres ni les représentations partagées, mais les soumettre à une « multiple historicité ». C'est celle des producteurs et des lieux de savoir (écrire l'histoire dans la cité grecque ou à l'université allemande du XIXe siècle), des formes matérielles (Platon n'a circulé qu'en rouleaux), des lecteurs et des catégories. Ces chronologies ne sont pas synchrones : les révolutions de la lecture ne coïncident pas avec celles de l'imprimerie, et le codex compte autant que Gutenberg. Il faut donc situer chaque œuvre dans ses configurations, plutôt que bâtir des typologies.

Sur le récit et la connaissance, il rappelle que l'histoire positiviste, puis quantitative, a expulsé sa dimension littéraire. Au milieu des années 1970, Paul Veyne, Hayden White et Michel de Certeau, puis Paul Ricœur avec Temps et récit, ont rétabli que l'histoire est une écriture, même la plus structurale : figures rhétoriques, intrigue, quasi-personnages, temporalités héritées de l'événement jusque chez Braudel. La question est alors de savoir si l'histoire reste une connaissance. Pour White, récit d'histoire et récit de fiction se valent épistémologiquement. Pour Certeau et Ricœur, et pour Chartier, l'histoire garde une « intention de vérité » fondée sur ses opérations propres et ses critères de validation. Ces critères permettent de récuser certains énoncés tout en laissant place à une pluralité d'interprétations acceptables. Plutôt que d'aborder la question de front, il propose de travailler sur les faux (Lorenzo Valla et la Donation de Constantin, les négationnistes, la construction de Nolte) et sur les fictions qui miment la preuve. Il cite les apocryphes de Borges et la biographie imaginaire du peintre Jusep Torres Campalans par Max Aub, qui alla jusqu'à une exposition à New York. Il relève aussi que Weber ou Valla restent nos contemporains, quand la philosophie naturelle ancienne n'importe plus au physicien.

Chez Certeau, Chartier retient l'opposition entre les stratégies, qui imposent normes et objets depuis un lieu propre, et les tactiques des usagers, les « arts de faire » et la lecture comme « braconnage ». Il y voit une arme contre les théories des mass media comme contre le réductionnisme sociologique, et un principe déjà à l'œuvre dans La Fable mystique. Il ajoute que ces libertés sont « bornées » et que toute contrainte peut être transgressée. Son concept d'appropriation tient ensemble le sens herméneutique (faire sien, interpréter) et le sens de Foucault dans L'Ordre du discours (monopole, exclusion). Avec Bourdieu, il rappelle que les appropriations ne se valent pas sur le marché des biens symboliques. Sa trilogie représentation, pratique, appropriation se traduit dans les termes bourdieusiens d'habitus, de champ et de domination symbolique, conçus comme un modus operandi plutôt qu'une théorie. Il assigne enfin deux enjeux à l'histoire : distinguer le savoir historique des relations au passé par la fiction et la mémoire, et offrir des instruments critiques transposables au présent. D'où l'importance pour l'historien de transmettre son savoir dans les comptes rendus et la radio, sans se poser en intellectuel sans compétence spécifique.

Excerpts

Roger Chartier sur les principes d'une histoire culturelle renouvelée :

“c'est de considérer que quel que soit que l'objet que l'on se donne, ce qui est important, c'est de déployer une manière de l'aborder qui se fonde sur un certain nombre de principes. historicité des catégories, matérialité des inscriptions, sociologie des conditions de production et de réception. Et à partir de ce moment-là, on peut partir d'une œuvre singulière, même la plus esthétiquement ou philosophiquement originale.”

Roger Chartier sur le tournant des années 1970 :

“Dans ces trois textes dont on va voir qu'il y a des différences, des différences profondes, les sépares, il y a un point commun, c'est-à-dire de réétablir le fait fondamental que l'histoire est une écriture et que même si l'on emploie les méthodes statistiques, même si on multiplie des graphiques, des courbes ou des tableaux, l'histoire est une écriture”

Roger Chartier sur ce que l'histoire apporte au présent :

“En revanche, ce qui peut être que à l'intérieur d'une analyse historique, des modèles d'intelligibilité, des catégories analytiques, des façons de comprendre peuvent être proposées et qui peuvent être ensuite appropriés par le lecteur et déplacés sur d'autres réalités. Ce qui n'est déplacé, c'est pas le contenu de l'analyse mais c'est le modus opérand.”