Murr, Dimitri El
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full - transcription automatique d'un exposé d'environ trois quarts d'heure, sans la séance de questions.
Core ideas
Dimitri El Murr part d'une phrase de saint Augustin pour dégager deux traits de la mémoire. D'une part, elle n'est pas le passé mais le « présent du passé ». D'autre part, elle sépare l'événement remémoré (le référent) de l'image ou du signe qui le représente en nous. Ces deux écarts ouvrent un espace où la mémoire cesse d'être une simple réception passive et devient une faculté qu'on exerce et sur laquelle on travaille. Pour le montrer, il confronte deux philosophes que tout oppose. Platon est idéaliste et innéiste : les objets du savoir sont les Idées, et la connaissance ne dépend pas de sens toujours un peu trompeurs. Épicure est atomiste et empiriste : tout est fait d'atomes et de vide, toute connaissance vient des sensations, et celles-ci sont infaillibles parce qu'elles reposent sur un contact physique. Leur point commun est que la mémoire exige un effort sur soi.
Chez Platon, la mémoire qui compte est l'anamnèsis, la réminiscence : apprendre, c'est se ressouvenir de ce que l'âme a contemplé avant de s'incarner (Ménon, Phédon, Phèdre). Conséquence frappante, que l'orateur assume devant les professeurs présents : aucun maître n'apprend rien à personne, il aide seulement l'élève à se souvenir. El Murr lit le paradoxe de Ménon (on ne peut chercher ce qu'on ignore, ni le reconnaître si on le trouve). Il souligne que la reformulation de Socrate, sous forme de dilemme, introduit déjà la solution, puisque ce qu'on cherche, on le sait déjà en un sens. Il refait avec l'auditoire l'expérience du jeune esclave et de la duplication du carré. Le garçon double d'abord le côté, victime d'une « illusion de proportionnalité », puis essaie 3 parce qu'il ne connaît que les entiers. « Engourdi » comme par une décharge électrique, il trouve enfin la solution sur la diagonale. La réminiscence apparaît alors comme un processus : croire savoir, savoir qu'on ne sait pas, désirer savoir, chercher. Socrate prétend n'avoir rien enseigné parce que chaque réponse est l'opinion du garçon lui-même. Les mathématiques servent de modèle parce qu'on n'y sait vraiment que ce qu'on peut démontrer soi-même.
Épicure rejette cette métaphysique au profit d'une philosophie visant le bonheur, entendu comme cessation de la douleur et ataraxie, et non comme jouissance. L'âme y est matérielle et mortelle, et la mémoire forme les concepts (prolepseis) par répétition des sensations. Le passage de Lucrèce sur la mort qui « n'est rien pour nous » repose sur la symétrie spéculaire du passé et de l'avenir : la non-existence d'après la mort ressemble à celle d'avant la naissance, quand la deuxième guerre punique ne nous touchait pas. Lucrèce dégage trois composantes de l'identité personnelle : l'union d'une âme et d'un corps, une composition atomique singulière et surtout la continuité de la mémoire. Même si nos atomes se recomposaient à l'identique, ce serait un autre, car la mémoire serait rompue, et dans un temps infini ce moment s'est sans doute déjà produit sans que nous nous en souvenions. El Murr distingue enfin une mémoire spontanée (celle de soi et celle des concepts) et une mémoire volontaire. Celle-ci consiste d'abord à intérioriser la doctrine grâce aux abrégés, lettres et maximes d'Épicure. Elle consiste ensuite à convoquer les souvenirs heureux pour contrebalancer la douleur, comme dans la lettre où Épicure mourant oppose à ses souffrances le souvenir des conversations passées. Contre les moqueries de Cicéron et de Montaigne, El Murr juge l'idée cohérente dans un cadre où l'âme est un corps que la mémoire peut reconfigurer.
Excerpts
Dimitri El Murr sur la conséquence pédagogique de la réminiscence :
“mais il faut que vous compreniez la conséquence tout de suite de la thèse ça veut dire littéralement et je le dis devant vos professeurs qui sont là aussi euh ça veut dire que vos professeurs ne vous apprennent rien c'est vrai c'est ça que ça veut dire hein euh et ça veut dire aussi parce que moi aussi je suis prof que je n'apprends d'ailleurs rien moi-même à mes étudiants”
Dimitri El Murr sur la réminiscence comme processus :
“la réminiscence pour Platon c'est pas une sorte d'état comme ça on ah je me rappelle je me rappelle voilà c'est issance non c'est un effort c'est un effort c'est un travail c'est quelque chose que vous devez sur lequel vous devez vous exercer”
Dimitri El Murr en conclusion, sur ce qui rapproche Platon et Épicure :
“ce qui les rapproche c'est l'idée que la mémoire ouvre en nous la possibilité d'un travail d'un effort sur nous-mêmes grâce auquel on peut non seulement connaître mais peut-être possiblement mener une vie meilleure”