MNEMOSYNEv0.1.2563

Podcasts/Andrea Cirla/Jouanno, Corinne

Jouanno, Corinne

professeure de langue et littérature grecques à l'université de Caen, membre du CRAHAM, spécialiste de la littérature byzantine et de la réception des auteurs anciens

La séance est présentée et animée par un organisateur ou une organisatrice non nommé(e) ; dans les questions interviennent Alban, coorganisateur du cycle, le byzantiniste Nicolas Drocourt (par écrit) et Martin Aurell, orateur de la séance précédente.

Les « poèmes historiques » de Théodore Prodrome en l’honneur des empereurs comnènes ● C. Jouanno

Andrea Cirla · Aug 10, 2025 · partial coverage

▶ Watch on YouTube

Coverage note: full - transcription automatique d'une conférence en visioconférence suivie de questions.

Core ideas

Corinne Jouanno présente Théodore Prodrome, auteur parmi les plus prolifiques de la Byzance des Comnènes au XIIe siècle : grammaire, commentaires d'Aristote, épigrammes bibliques, vie de saint, roman en vers (Rhodanthè et Dosiclès), épopée parodique (Katomyomachie). Ses « poèmes historiques », titre dû à leur éditeur Wolfram Hörandner, forment un corpus de 79 pièces de circonstance. Elle s'attache aux quinze poèmes, 2 576 vers, consacrés aux campagnes orientales de Jean II Comnène (1133-1142). Ce « parent pauvre » entre Alexis Ier, chanté par Anne Comnène, et Manuel Ier est surtout connu par ces textes. Ils célèbrent la prise de Kastamon en 1133 puis sa reprise avec Gangra, la grande expédition de Cilicie et de Syrie contre Léon l'Arménien, Antioche et Césarée, et des opérations contre les Turcs. Prodrome n'est pas le premier à louer un empereur en vers : Georges de Pisidie avait chanté Héraclius, Théodose le Diacre la reprise de la Crète. Mais il fait figure de pionnier dans la mutation du basilikos logos en prose en éloge versifié, une mode prolongée par Manganeios Prodromos et jusqu'aux Paléologues.

Son originalité tient d'abord au choix de deux mètres situés aux deux pôles de la poésie byzantine. D'un côté, l'hexamètre dactylique purement quantitatif, en grec pseudo-homérique nourri de tragédie et de poésie hellénistique, poésie « pour les yeux » destinée à un public de connaisseurs à la cour ou dans les theatra aristocratiques. De l'autre, le vers politique de quinze syllabes, accentuel, issu de l'hymnographie et des acclamations, dans une langue plus simple. Ce dernier était déclamé par les dèmes (Bleus, Verts, Blancs, Rouges) lors du triomphe de 1133, à Noël, à l'Épiphanie ou à l'hippodrome. Prodrome se dit d'ailleurs le parolier des dèmes. Jouanno refuse cependant d'opposer haute littérature et poésie populaire. Avec Paul Magdalino, elle montre que les poèmes en vers politique adaptent les genres de l'encomiastique ancienne (discours d'arrivée, d'invitation, d'adieu). Les deux séries partagent les mêmes lieux communs : l'empereur « preneur de cités » ou « porteur de trophées », seigneur des nations, épuisé de peine pour son peuple, époux de la Ville. On y trouve aussi les inflexions comnènes : images de chasse, légitimité dynastique, « tétrade » des fils, piété mariale, empereur-soleil acclamé à l'hippodrome. Les vers politiques développent davantage la sainteté christique de l'empereur, la guerre sainte et une lecture typologique où les Turcs sont fils d'Agar et Byzance la nouvelle Sion. Le poème 17 en est un exemple, centon de prophètes, où Jean est un nouveau David élu dès le sein de sa mère.

Comparant ces poèmes aux éloges en prose de Nicéphore Basilakès et de Michel Italikos sur la même campagne, Jouanno trouve les mêmes thèmes, mais un métadiscours propre au vers. Prodrome y développe la persona comique du poète mendiant, « trois fois esclave » et « trois fois plus lâche qu'un lièvre ». Il revendique aussi la durée de son œuvre, contre l'idée d'une poésie byzantine simple « journalisme ». Surtout, il s'approprie la voix de David psalmiste et joue sur son nom de « Précurseur » : en Jean-Baptiste qui préfère la ville au désert et déteste les sauterelles, il vole parfois la vedette à l'empereur. Elle relie ces jeux à la situation d'écrivain professionnel en quête de patronage, en concurrence avec ses rivaux. Les séries de poèmes sur un même événement (poèmes 3 à 6, en narration, éthopée ou ekphrasis), proches des progymnasmata, servent autant à promouvoir l'auteur que le souverain. Les questions portent sur l'originalité de l'identification du poète à David, l'aspect clanique de l'idéologie comnène et le statut de Prodrome, laïc, enseignant subalterne, mort moine.

Excerpts

Corinne Jouanno sur les deux mètres de Prodrome :

“Prodrome n'a pas suivi l'exemple de NOS, il a choisi de revenir à la source et de privilégier la seule quantité. C'est-à-dire que il adopte un système métrique qui est évidemment beaucoup plus souple que celui de Non, mais qui pour le coup est tout à fait arï parce que ces poèmes en examètres sont du coup une poésie pour les yeux et non une poésie pour les oreilles.”

Prodrome, cité par Corinne Jouanno, en Précurseur qui préfère la ville :

“Je hais le miel àel la mer la ceinture de pont et l'épé vêtement fait de poil de chameau. Je suis de naissance la voix de celui qui crie qu'jeir avec le désert. C'est à la ville que je veux parler. Ce sont les foules que je veux fréquenter. Et c'est pour les brillantes victoires de ta majesté que je veux chanter le péan.”

Corinne Jouanno en conclusion :

“Si les poètes comme Nan se livraient à ces expérimentations de forme et de genre pour impressionner leurs patrons impériaux ou aristocratiques par une exhibition de Poéilia, il n'est pas exclu qu'ils aient aussi recyclé leur composition littéraire à titre de modèle d'écriture dans le cadre d'un enseignement de la rhtorique que beaucoup d'entre eux ont pratiqué et sans doute Prodrome lui-même.”