Klapisch-Zuber, Christiane & Pastoureau, Michel & Boureau, Alain & Piron, Sylvain & Anheim, Étienne
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Cette table ronde est consacrée à « Jacques Le Goff médiéviste », à travers cinq regards d'historiens et deux témoignages sur son écriture. Christiane Klapisch-Zuber raconte ses débuts au séminaire que Le Goff donnait avec Robert Philippe à l'École pratique des hautes études (1960-1965) : une « histoire totale dialoguée » mêlant vie matérielle (moulins, énergie) et vie spirituelle (peurs, épidémies, dévotions), l'enquête collective sur les villages désertés, l'intérêt pour la peste du VIᵉ siècle et pour le folklore, et la place accordée aux anthropologues, avant les grands articles sur le temps, le travail et les universités et La Civilisation de l'Occident médiéval (1964).
Michel Pastoureau rapporte deux conversations avec Le Goff, à trente ans d'écart. Dans la première, au début des années 1980, Le Goff lui explique qu'il oppose trop le réel et l'imaginaire : « l'imaginaire est une réalité », puis « l'imaginaire fait partie de la réalité » ; dans la seconde, en 2013, il se plaint d'un recul institutionnel envers l'imaginaire et les sensibilités (un étudiant refusé au CNRS parce que « l'emblématique » n'est pas une priorité), et Le Goff répond en plaisantant que le positivisme est « une forme de l'imaginaire ». Alain Boureau défend l'idée d'un Le Goff « expérimentateur » : il prend les sources à rebours (sur un grand concile médiéval, les ordres mendiants et les villes), pratique l'anachronisme volontaire (« les intellectuels » au Moyen Âge) et traite avec le sérieux d'un concept théologique le thème « folklorique » du Purgatoire.
Sylvain Piron se concentre sur le temps. Il revient sur l'article de 1960 sur « temps de l'Église et temps du marchand », né d'une question scolastique sur l'usure qui vend le temps de Dieu, qui ouvre l'histoire de l'Église et de la théologie au champ historique (grâce au dialogue avec le père Chenu), répond à la « longue durée » de Braudel en s'appuyant plutôt sur Halbwachs, et débouche sur le Purgatoire comme temps intermédiaire, puis sur À la recherche du temps sacré (2011) sur la Légende dorée, avec une référence assumée à Proust. Il relève que Le Goff abandonne ensuite l'idée d'une évolution vers un temps unique. Étienne Anheim retrace la généalogie de l'« histoire totale » : peu présente chez Bloch, Febvre ou Braudel, elle devient chez Le Goff un concept systématique (1961 sur le sel, 1975 avec Pierre Toubert, usage de la « structure », puis le Saint Louis de 1996 où la totalité passe par un sujet), hérité aussi de Mauss, du marxisme et de la théologie, et plus important par sa volonté de faire de l'histoire la clé de voûte des sciences de l'homme que par l'extension de ses objets (avec une pointe sur le « football total » de l'Ajax de Cruyff).
Les deux films montrent l'écriture au quotidien : une assistante de longue date décrit un homme écrivant à la plume, au bureau envahi de livres, passant à la dictée (pour La naissance du Purgatoire, Saint Louis, le livre écrit avec sa femme Hanka, Faut-il vraiment découper l'histoire en tranches ?), tandis que son assistant à partir de 2009 évoque la lenteur de sa parole, qui exprimait « la parfaite santé de son esprit », et un « art de la correspondance » où chaque lettre, même de refus, commençait par un remerciement et valorisait le destinataire.
Excerpts
“il m'a dit c'est en partie de ta faute tu opposes trop le réel et l'imaginaire et tu as tendance à faire de l'imaginaire le contraire de la réalité ce n'est pas comme cela qu'il faut poser les problèmes l'imaginaire c'est une réalité m'at-il dit”
“en dernier lieu la notion relève moins il me semble de la méthodologie que de l'épistémologie l'histoire totale semble avoir constitué pour Jacques legof le concept par excellence de l'historien et je rejoins tout à fait ce que Alain Touren disait ce matin le concept qui permet à la fois d'intégrer et de dépasser une multiplicité de traditions intellectuelles de la scolastique médiévale au marxisme”
“il parlait comme il écrivait plus précisément il parlait comme il dictait et j'étais en première loge car j'étais là pour prendre sous la dicté son courrier sur un petit ordinateur portable que j'amenais chez lui”