Chartier, Roger
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full - transcription automatique d'une conférence d'environ quarante minutes suivie d'une courte discussion.
Core ideas
Roger Chartier signale d'emblée deux pièges. Le premier est de croire que l'histoire permet de prédire l'avenir du livre. Le second est de croire que le livre a toujours été ce qu'il est pour nous. Notre livre associe un objet relié, fait de pages, à une œuvre et à un nom d'auteur, ce qui le distingue de la lettre, du journal ou de l'archive. Le rouleau antique était pourtant un livre sans pages, impossible à feuilleter ou à indexer, qui mobilisait les deux mains du lecteur. Le codex médiéval, plus proche du nôtre, n'a lié « un objet, une œuvre, un nom propre » que très tard, aux XIVe et XVe siècles, et surtout sous la forme du recueil ou du zibaldone. Pour situer les mutations du présent hors de deux discours, celui des prophètes d'un âge numérique sans livres et celui des nostalgiques de la mort du lecteur, il confronte le milieu du XVe siècle et la fin du XXe. Le parallèle courant entre Gutenberg et l'écran est à ses yeux légitime, mais insuffisant.
L'imprimerie fait baisser les coûts, accélère la reproduction et permet des copies identiques, mais elle ne révolutionne ni le livre ni la lecture. Gutenberg n'invente pas le codex. Les instruments de repérage (foliotation, index, tables, concordances, gloses) sont liés au codex et non à l'imprimé. Jusque vers 1530, le livre imprimé imite le manuscrit et attend la main des enlumineurs et des rubricateurs, et la hiérarchie des formats (folio d'étude, format moyen humaniste, livre de poche) existe déjà. La grande mutation de la lecture, le passage à la lecture silencieuse, est indépendante de la technique. Elle se diffuse des scriptoria monastiques aux universités puis aux élites laïques, et rend possibles la page scolastique glosée et une lecture plus rapide, plus libre et plus intime. Inversement, le XVIIIe siècle connaît de profondes mutations sans changement technique. La thèse d'une « révolution de la lecture » extensive contre une lecture intensive doit être nuancée : la lecture identificatoire et relue des romans de Richardson ou de Rousseau voisine avec la lecture critique et cursive des humanistes. On voit pourtant naître le petit format portatif, les périodiques et de nouvelles formes d'accès au livre, cabinets de lecture et sociétés de lecture.
La révolution électronique ressemble davantage, selon lui, à l'invention du codex aux IIe-IVe siècles qu'à Gutenberg, car elle transforme le support et la structure même de la textualité. Le plus probable est une coexistence, « pas forcément pacifique », du manuscrit, de l'imprimé et de l'électronique. Pour les savoirs, l'hypertexte permet une démonstration non linéaire, et le lecteur peut consulter les sources que cite l'auteur, comme dans l'article de Robert Darnton sur les chansons parisiennes publié avec les textes et les airs. L'écran unique efface toutefois l'« ordre des discours » qui associait matérialités et genres de textes, et crée un continuum où tous les textes s'équivalent, jusqu'à brouiller leur autorité. Il cite l'exemple, emprunté à Daniel Schneidermann, d'une recherche sur la Shoah qui renvoie surtout à des sites négationnistes. Éditeurs, auteurs et exigences de certification poussent à une textualité fermée et protégée (édition électronique, livres électroniques, droit d'auteur) à côté du web ouvert, tandis que les supports d'affichage pourraient se détacher de l'ordinateur. Il conclut avec Walter Benjamin que les techniques n'ont pas de sens intrinsèque et que l'avenir sera « ce que collectivement nous saurons en faire ». En réponse aux questions, il défend l'intégration des ressources numériques dans une pédagogie fondée sur la présence du maître plutôt que leur substitution. Il rappelle les inégalités d'accès et le coût réel de l'enseignement à distance, et souligne la mémoire matérielle du livre et l'acte de feuilleter, que l'écran ne restitue pas.
Excerpts
Roger Chartier sur la dépendance de l'imprimé envers le codex :
“Gutenberg n'invente pas le livre il n'invente même pas le Codex il invente une nouvelle manière d'inscrire les textes sur la surface des page de ce livre qui a traversé le moyen-âge depuis le 2e le 3e ou le 4e siècle de l'ère chrétienne”
Roger Chartier sur le continuum textuel de l'écran :
“la textualité électronique efface cet ordre des discours d'abord parce qu'il n'y a plus qu'un seul objet qui est l'ordinateur et son écran porteur de tous les textes et d'autre part parce que ces textes sont donnés dans une forme de continuité textuelle”
Roger Chartier en conclusion, avec Walter Benjamin :
“il n'y a pas de signification intrinsèque des techniques que en elle-même elle ne porte pas de sens leur sens leur vient de ce que les sociétés en font c'est-à-dire de ce que les transactions négociation conflits affrontement qui traversent des intérêts contradictoires dans les sociétés font de ces techniques”