Deleuze, Gilles
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full - transcription automatique d'environ une heure et demie de cours, très bruitée dans les échanges entre étudiants ; la dernière séance est coupée au moment où Deleuze aborde Joë Bousquet.
Core ideas
La première partie est une séance de travail collectif où des étudiants musiciens retracent le passage de la polyphonie de la Renaissance à la musique baroque, de Monteverdi à Bach. Ils évoquent la Camerata florentine, la monodie accompagnée, la basse continue et le passage d'une dominante flottante à une dominante fixe. On passe aussi d'une harmonie définie par l'intervalle à une harmonie définie par l'accord, fondée sur la résonance du son, dont la quinte est la « première altérité », et sur la série des harmoniques. Les étudiants discutent de la place des voix et du chromatisme expressif, et de la manière dont la basse devient constructive d'une architecture de tensions jusqu'aux grandes formes de Bach. Interviennent aussi l'opposition de groupes d'instruments et la naissance de l'orchestre. Deleuze maintient deux facteurs indépendants et complémentaires : la découverte de l'harmonie par accord, avec ses composantes internes au corps résonnant, et une nouvelle « machination » des voix et des instruments. Il y voit l'équivalent de la doctrine leibnizienne. L'accord des monades entre elles et l'accord de l'âme avec le corps ne sont pas une simple variante des théories de l'union de l'âme et du corps : chaque série suit ses propres lois, et c'est cette autonomie qui fonde la correspondance. Un étudiant ajoute que l'harmoniseur électronique utilisé par Boulez actualise des virtualités harmoniques préétablies, comme une réponse technique au « jeu » par lequel le Dieu de Leibniz crée le monde. Deleuze clôt l'année en remerciant les intervenants.
La seconde séance construit un problème autour de la ligne de fuite et de son risque de tourner en ligne de mort. Elle part de l'« abjection » du culte de la mort, illustrée par la réponse d'Unamuno aux franquistes qui criaient « Vive la mort ». Deleuze commente un texte de Blanchot sur Kafka dans La Part du feu. Écrire « je suis malheureux » ne suffit pas, c'est seulement en disant « il est malheureux » que le malheur devient le mien sur le mode du langage. Le « il » est ainsi le point où l'on est dessaisi du pouvoir de dire je, l'expression même de la ligne de fuite. Il oppose ce schéma à celui de Benveniste. Blanchot fait passer le langage, par une tension superficielle et périphérique, du je-tu au il et du il personnel à un il qui n'est plus d'aucune personne. Benveniste concentre au contraire le langage vers un je plus profond que les pronoms personnels. Ce je est un « embrayeur » (shifter) sans désigné ni signification collective, purement distributif comme « ici » ou « maintenant », et Deleuze en trouve un pressentiment chez Descartes répondant aux objections. Hegel, au début de la Phénoménologie de l'esprit, fait selon lui un « tour de passe-passe » en traitant « ici » et « maintenant » comme des concepts communs pour lancer la dialectique de la certitude sensible.
Deleuze distingue ensuite « je me promène », emploi commun du je, aligné sur un « il », d'« je promets », acte de langage (speech act) qui fait ce qu'il dit, comme l'ont analysé Benveniste et les linguistes anglais. Il esquisse une « géographie de la pensée ». Les Allemands élèvent le moi au rang d'ego transcendantal, tandis que les Anglais se moquent du moi, qu'ils réduisent à une habitude. Il évoque aussi Pierre Janet, pour qui la mémoire est une « conduite de récit », l'émotion un échec de la conduite, et la première personne une conduite. Contre la « personologie », il défend une individuation par l'événement : le nom propre désigne d'abord des événements, une heure, une saison, un vent, « cinq heures du soir » chez Lorca, et seulement ensuite des personnes. Les romancières anglaises comme Charlotte Brontë ou Virginia Woolf traitent leurs personnages comme un vent ou un banc de poissons. Le jeune Nietzsche cherche un autre mode d'individuation que la personne ou l'abîme indifférencié. Cette conception implique une autre morale, « ni la même dignité ni la même sagesse », que celle du moraliste de la personne. La séance s'interrompt au moment où Deleuze introduit Joë Bousquet et sa blessure de guerre.
Excerpts
Gilles Deleuze sur l'accord leibnizien des deux séries :
“une nouvelle machination des voies et des des âmes et des corps ce qui voudrait dire quoi ce qui voudrait dire c'est dans la mesure où chacun suit ses propres lois qu'il entre en accord avec l'autre si vous voulez c'est l'idée d'une autonomie des deux séries qui va fonder la correspondance”
Gilles Deleuze sur le « il » de Blanchot et la ligne de fuite :
“atteindre au point où je suis désaisi du pouvoir de dire je bon alors on a fait juste un petit progrès ce serait ça le hî le hî c'est le point où je suis ressaisi du pouvoir de dire je”
Gilles Deleuze sur l'individuation par l'événement :
“on a tellement de mauvaises habitude on se prend pour des personnes mais on n'est pas des personnes on est à notre manière des petits événements et si on est individué c'est à la manière d'événement c'est pas la manière de personne”