Chartier, Roger
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full - transcription automatique d'un séminaire d'environ deux heures.
Core ideas
Roger Chartier propose de relire Braudel, dont le centenaire de la naissance (1902) est passé presque inaperçu en France. Il donne trois raisons : l'œuvre continue d'inspirer les historiens du monde entier alors que la pratique s'est éloignée de l'histoire globale et de la longue durée ; Braudel incarnait à la fois une connaissance rigoureuse et une histoire capable d'éclairer le présent pour un large public ; et trois volumes de ses écrits viennent de paraître, dont Les Ambitions de l'histoire. Il s'attarde sur un « Braudel avant Braudel » : les conférences données en captivité à Mayence puis à Lübeck (1941-1944), rédigées dans un cahier sous le titre L'Histoire, mesure du monde. Elles accompagnent l'écriture de La Méditerranée et rompent avec la thèse d'histoire diplomatique qu'il projetait dans les années 1920. On y trouve déjà l'image des lucioles de Bahia, reprise dans la leçon inaugurale au Collège de France : les événements sont des points de lumière trop brefs pour éclairer un paysage qu'il faut reconstituer. Chartier y relève aussi des références que Braudel effacera ensuite : Henri Hauser, son maître à la Sorbonne, jugé tour à tour admirable puis « trop brillant », Gaston Roupnel et Émile-Félix Gautier. Il en tire une leçon de prudence sur les autobiographies d'historiens, dont les reconstructions varient selon les contextes.
Les conférences distinguent l'histoire, tournée vers le passé et les régularités, des sciences sociales « impérialistes » et plus techniques mais centrées sur l'actuel. Elles annoncent l'économie-monde, l'histoire du climat ou l'unification du monde, et s'achèvent sur l'alternative entre un monde fragmenté en grands espaces et l'unité du monde. Devenu président de la VIe section de l'École pratique des hautes études et directeur des Annales, Braudel infléchit sa position. L'article de 1958 sur la longue durée appelle à unifier les sciences sociales autour de trois mots, « mathématisation, réduction à l'espace, longue durée », avec l'histoire pour clé de voûte. C'est ce rêve fédérateur que les historiens ont abandonné, quand Elias ou Bourdieu le maintiennent du côté de la sociologie. Chartier discute ensuite l'architecture des trois temps (longue durée, conjoncture, événement). Avec Ricœur, il montre que la longue durée dérive de l'événement mis en intrigue : La Méditerranée est une « quasi-intrigue » du retrait de la mer de la grande histoire, et le destin de Philippe II répond à celui de la mer. Avec Foucault (« Nietzsche, la généalogie, l'histoire »), l'événement devient l'inversion d'un rapport de force, non l'écume du temps court. Avec les Méditations pascaliennes de Bourdieu, le temps apparaît comme une propriété sociale inégalement distribuée, entre ceux qui font attendre et les « hommes sans avenir » réduits aux jeux de hasard.
Deuxième écart, la microhistoire. Braudel méprisait la « microhistoire » du temps court, mais l'enquête sur Chioggia qu'il décrivait en 1955 en avait déjà tous les traits. Chartier distingue deux microhistoires presque incompatibles : le laboratoire sociopolitique de Giovanni Levi et l'anomalie documentaire de Carlo Ginzburg, mise au service d'une macro-anthropologie. Toutes deux gardent pourtant l'horizon du global, comme le montre Jacques Revel. Il esquisse trois voies de l'histoire globale revenue en force (histoire comparée, espaces unifiés par les échanges, connected histories de Subrahmanyam et Gruzinski). Il y ajoute la tension entre morphologie et histoire chez Ginzburg, illustrée par le double funéraire du roi, et la présence du global dans le local selon Natalie Zemon Davis. Troisième écart : l'absence chez Braudel de toute réflexion sur l'écriture de l'histoire, au moment de Veyne, White et Certeau. Chartier l'explique par la crainte d'affaiblir le statut de connaissance de l'histoire, par une conception de l'écriture comme image (il « pense en images », disait le réalisateur de sa série télévisée) et par l'idée d'une connaissance en elle-même poétique. Dans la discussion, il souligne que toute histoire est récit mais que les récits ne se valent pas, comme le montrent les jeux typographiques de Jonathan Spence. Il analyse les liens entre politique et savoir à trois niveaux : l'habitus de l'historien, le champ académique et l'appropriation des œuvres. Foucault, conservateur dans les années 1960, fut ainsi rendu critique par ses lecteurs.
Excerpts
Braudel, cité par Chartier, sur les lucioles de Bahia :
“Il m'est arrivé un soir à l'intérieur de l'état de Baya d'être pris brusquement au milieu d'une montée prodigieuse de luciole phosphorescente, donc d'un fourmillement de de lumière. Elles éclataient partout, sans arrêt, plus ou moins hautes, innombrables, en gerbes au sortir des taillis et des fossées de la route comme autant de fusées trop brèv pourtant pour éclairer le paysage avec netteté. Ainsi des événements, ces points de lumière.”
Roger Chartier sur l'événement selon Foucault :
“C'est-à-dire qu'on voit qu'à ce moment-là, dans cette lecture euh l'élément l'événement reste aléatoire, violent, inattendu, mais du coup il n'est pas écume superficiel mais il est l'essentiel de la transformation des rapports de force. Et de là chez Fouo, ce concept de discontinuité radicale qui est à l'œuvre.”
Roger Chartier sur le récit dans toute histoire :
“Donc la réflexion s'est déplacé d'un constat qui avait occupé beaucoup les années 60, les retours du récit, retour à l'histoire narrative, des livres qui avaient les séductions pour un plus grand public parce qu'il racontait des histoires. au fait que tous les historiens racontent des histoires, même quand ils ne veulent pas raconter des histoires”