Peters-Custot, Annick
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full - transcription automatique de qualité moyenne (noms propres souvent déformés : « Bourbang et Cooper », « Gilbert Dagon », « Anis Nef »).
Core ideas
L'intervenante part d'une question issue du programme Imperialiter, consacré à l'« impérialité seconde », c'est-à-dire aux traits impériaux que s'approprient des royaumes, cités ou papauté entre le XIIe et le XVIIe siècle : existe-t-il une manière de gouverner proprement impériale, une dominatio qui distinguerait l'empereur du roi ? L'exemple de Charlemagne montre la difficulté : roi des Francs et des Lombards depuis 774, il agit déjà en empereur, notamment par son pouvoir ecclésial (conciles de 792 et 794, Libri Carolini contre Nicée II), et le couronnement de 800 change moins la structure que sa représentation, une « révolution symbolique » au sens de Bourdieu. La définition de Burbank et Cooper, un vaste ensemble expansionniste qui maintient hiérarchies et distinctions entre les peuples incorporés, lui semble marquée par l'expérience des empires coloniaux. Elle ne convient pas à Byzance, qui fait de tous ses sujets des « Romains » et affiche un monolinguisme grec de façade. D'où sa distinction entre « langue impériale », langue héritée et élevée de la gloire du souverain, qui n'a pas besoin d'être comprise, et « langues d'empire », langues pragmatiques du gouvernement. En Italie byzantine, le catépan écrit en grec à un juge lombard qui ne le lit pas, tandis que les agents locaux rédigent en latin. Dans cette perspective, l'ordonnance de Villers-Cotterêts substitue une langue impériale à une autre.
Faute de définition stable, elle s'appuie sur l'article de Gilbert Dagron « Empire royal, royauté impériale », qu'elle résume en un tableau. L'empire est un monde aux frontières floues, une croyance et une fatalité eschatologique ; le royaume est un pays, un territoire aux frontières à défendre. Il n'existe pas d'empire ou de royaume purs. Avant l'« invasion du droit » des XIIe-XIIIe siècles, le langage impérial est surtout le langage de la souveraineté : l'orbe remis à Roger II dans un ordo de couronnement sicilien, ou le roi de France « empereur en son royaume », disent un pouvoir souverain plutôt qu'une prétention à l'empire. Le royaume normand de Sicile, entre la thèse d'une royauté orientale (byzantine ou islamique) et celle de Léon-Robert Ménager d'un royaume féodal vassal du pape sous un vernis exotique, illustre cette impérialité seconde. Il emprunte au catalogue byzantin et islamique, jamais au carolingien ou à l'ottonien : inscription trilingue de l'horloge hydraulique de 1142, où seuls le grec et l'arabe exaltent un roi savant maître du temps ; manteau de couronnement brodé en coufique ; mosaïque de la Martorana, commandée par l'émir des émirs Georges d'Antioche et copiée d'un ivoire du couronnement de Constantin VII. S'y ajoutent la légation pontificale permanente, la jizya inversée imposée aux musulmans, une chancellerie grecque, arabe et latine, le maintien des droits des communautés et les inventaires d'hommes (plateae), qui reprennent tantôt la logique islamique de la capitation, tantôt la technique fiscale byzantine des parèques.
Sa conclusion est que le royaume Hauteville, malgré toutes ces marques, n'est pas un empire mais un « royaume impérial » qui refuse le mot d'empire. Ce que l'empire offre aux rois, c'est une gloire, une universalité sans conquête et surtout un droit sur le temps : l'eschatologie, la succession des quatre empires de Daniel, l'œcuménicité que Dagron voit remplacer à Byzance l'universalité territoriale perdue. L'animateur résume l'empire en une « pompe fiscale » tendue vers sa propre pérennité, une forme de l'État pour des sociétés sans langage juridique de l'État, et souligne avec elle le contraste entre roi juge et empereur législateur. La discussion aborde Foucault et la biopolitique, les révoltes musulmanes de 1160-1161 et la lecture d'al-Idrisi, qui place Roger II dans le dar al-islam. Elle aborde enfin la langue comme instrument de consensus, le roi s'adressant à chacun dans sa langue, mais aussi de secret. La cour de Palerme, pourtant polyglotte et riche en manuscrits, ne fait rien traduire ; ce sont les Souabes, en traduisant en latin, qui marquent un affaiblissement de ce pouvoir sur les langues.
Excerpts
L'intervenante sur la langue impériale, qui n'a pas besoin d'être comprise :
“En revanche, la langue impériale qui manifeste l'autorité de l'empereur et bien elle a pas besoin d'être complète. Donc on écrira en grec pour des gens qui ne lisent pas le grec. L'Empire se caractérise donc moins à mon sens par la pluralité linguistique interne que par la diversité des niveaux politiques dans les catégories de langue dont le choix ne préjuge pas forcément de la nécessité d'être compris.”
L'intervenante sur l'orbe et le langage de la souveraineté :
“c'est-à-dire que le langage de l'empire c'est le langage de la souveraineté Mais ça veut dire que n'importe quel souverain à partir du moment où il veut manifester ou éclairer la souveraineté de son pouvoir et bien il est obligé de passer par le langage impérial.”
L'intervenante sur l'empire comme droit sur le temps :
“Contrairement à la vision anachronie qui voit dans l'empire le droit à la conquête des voisins et du monde, l'empire donne surtout un droit sur le temps. C'est être dans le temps.”