Nancy, Jean-Luc
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full - transcription automatique d'un exposé d'environ trois quarts d'heure et de la discussion qui suit.
Core ideas
Jean-Luc Nancy part d'une autocritique. Dans les années 1970-1980, il a contribué à imposer le masculin « le politique », dérivé du neutre allemand de Carl Schmitt, pour désigner, au-delà de la politique comme action déterminée, l'essence même de l'existence commune, la coexistence. Ce glissement venait occuper une place laissée en déshérence : celle du « communisme ». Le mot, apparu chez Restif de la Bretonne à la fin du XVIIIe siècle, portait deux choses devenues étrangères l'une à l'autre. D'un côté, un mouvement et un régime qui se sont effondrés. De l'autre, le désir d'une communauté distincte de la simple « société », rapport d'extériorité et de gestion d'intérêts entre atomes. Ce désir naît face à l'État moderne. Depuis la souveraineté théorisée par Bodin, l'État est une sphère autonome, sans rien au-dessus d'elle, qui poursuit ses fins propres, comme le montre Napoléon couronné en présence du pape. Le communisme est la protestation contre cette sphère séparée, et Nancy rappelle la formule du jeune Marx selon laquelle la politique comme sphère séparée doit disparaître pour imprégner toutes les sphères de l'existence commune. Or la politique n'a pas disparu, l'existence commune n'est pas advenue, et rien n'a pris le relais du désir communiste. La crise européenne, où l'on réclame une Europe politique sous la seule pression de l'économie et des dettes, en offre un « micro-modèle ».
D'où la reprise de la question « qu'est-ce que la politique ? », avec le terme d'« archipolitique » de Gérard Granel. Comme l'« archicouleur » n'est plus une couleur, l'archipolitique engage la politique sans être elle-même politique. Nancy démonte le modèle de la cité grecque. Platon écrit sa République contre la démocratie athénienne, la philosophie naît de la condamnation de Socrate par la cité, et la polis était une cité restreinte d'hommes libres, sans femmes, esclaves ni métèques, dotée de sa propre religion civique, d'où sortit la tragédie. Heidegger disait que la polis était le rapport de l'homme à la totalité de l'étant, pour ajouter que ce n'est plus notre condition. La République française a tenté d'être sa propre religion civile, rêve rousseauiste qui n'a jamais vraiment marché. Après l'État moderne et la séparation chrétienne du politique et du religieux, le mot « politique » n'est plus qu'un rappel d'un passé lointain, ou désigne la possibilité d'une existence commune sans savoir comment la saisir. Il en résulte une double injonction. Il faut une politique effective capable d'empêcher la réduction de chacun à l'« équivalence générale » de l'argent dont parlait Marx. Mais il faut s'interdire d'y projeter la nostalgie de la cité grecque, qui revient toujours à transformer subrepticement le politique en théologique. Il cite pour conclure le refus de Georges Bataille de s'engager contre le retour de De Gaulle en 1958 : la politique est « le domaine du possible » et des compromis, contre lequel Bataille affirme une « souveraineté » arrachée au vocabulaire de l'État. Il évoque aussi Foucault saluant brièvement le « spirituel » de la révolution iranienne. Ce que Bataille nomme souveraineté et que Nancy appelle le sens de l'existence en commun pourrait se dire « spirituel », si ce mot était encore praticable.
Dans la discussion, Nancy retrace son itinéraire. Il rappelle le Centre fondé en 1981 avec Lacoue-Labarthe autour du « retrait du politique », dévié selon lui vers le schéma douteux de la « société civile contre l'État » inspiré de Solidarność ou vers la politique des droits de l'homme et des ONG. Il retrace aussi La Communauté désœuvrée, né d'une lecture de Bataille et d'un numéro de la revue Aléa sur « la communauté, le nombre », et dit être longtemps resté dans la confusion entre communauté et politique. À une question sur Rancière, il approuve l'affirmation de l'égalité mais demande de quoi elle est faite. Il cite l'échec de l'égalité scolaire et le mépris pour les foules des grandes expositions, et en conclut qu'une vraie égalité devrait faire droit à une « inéquivalence », par exemple celle du chef-d'œuvre, contre l'équivalence générale. Sur la liberté, il oppose au libre arbitre la lignée de Spinoza, où chacun, se pensant comme partie du tout, devient un commencement de sens. Il étend cette « initialité » à tout étant, animal, végétal et minéral, et doute que « liberté » soit encore le bon mot.
Excerpts
Jean-Luc Nancy citant le jeune Marx :
“la politique comme sphère séparé doit disparaître pour en disparaissant imprégner toutes les sphères de l'existence commune et bien cette phrase du jeune Marx je redis bien du jeune Marx parce que B à partir de là Marx n'a pas toujours été simplement dans cette disons sur ce mot d'ordre là”
Jean-Luc Nancy sur la double injonction :
“nous sommes en même temps tenus je dirais oui vraiment comme ça nous sommes tenus de nous interdire de mettre sous le mot politique quelque chose qui fonctionnerait toujours avec la vague rétrospection imaginaire de la cité grecque ou quoi que ce soit d'autre qui au fond revient toujours à transformer euh oh très très très subreptissement euh politique en théologique”
Jean-Luc Nancy sur l'égalité et l'inéquivalence :
“la vraie égalité je pense c'est une égalité qui arrive à prendre en charge quelque chose de l'ordre d'une inéquivalence c'est que tout ne vaut pas tout ne vaut pas tout tout n'est pas échangeable”