Aron, Raymond
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Aron veut d'abord expliquer pourquoi Le Capital est « aussi mal connu qu'il est souvent cité » : l'ouvrage est long, austère, scientifique, ses deux derniers livres sont des brouillons mis en forme par Engels, et ses lecteurs potentiels sont soit des philosophes sans formation économique, soit des économistes qui jugent l'effort peu rentable. Il rejette les deux lectures extrêmes. Celle du père Bigot, qui voit l'essentiel du Capital dans les manuscrits de 1844-45 et le concept d'aliénation, lui paraît absurde, puisque ce concept n'apparaît pas dans l'ouvrage et que Marx l'employait déjà avec ironie dès 1846. Celle de Schumpeter, qui fait de Marx un disciple de Ricardo, laisse tomber ce qui est pour lui le centre : la « critique de l'économie politique », c'est-à-dire la prétention de découvrir l'origine de la plus-value et, du même coup, l'origine des illusions des capitalistes (pendant de la critique de la religion chez le jeune Marx). Le Capital est donc à la fois économie, philosophie et sociologie.
Sur le fond, Aron juge la théorie de la valeur et de la plus-value probablement fausse, mais insiste pour la présenter comme Marx la tenait, c'est-à-dire comme une démonstration scientifique de l'exploitation. Il note que le « taux d'exploitation » ne peut jamais être calculé (on ne passe pas des prix aux valeurs) et que la valeur de la force de travail est soit un minimum physiologique manifestement faux, soit une notion si élastique que la théorie devient irréfutable. Sur la paupérisation, il distingue l'économiste (qui n'a jamais démontré l'aggravation de l'exploitation, donc la paupérisation absolue), du militant et du prophète, qui l'ont affirmée, par haine du monde qu'il décrivait. Il fait lire un passage célèbre sur l'armée industrielle de réserve et le paupérisme, rappelle que cette image n'était pas fausse pour le capitalisme de 1850-60 ni pour l'accumulation soviétique des premiers plans quinquennaux, et ajoute que la contradiction entre accumulation et misère n'est pas une fatalité mais une phase transitoire de toute accumulation. Il relève un paradoxe : l'analyse de Marx (accumulation, productivité croissante) ressemble à celle de Schumpeter, mais aboutit à des conclusions pessimistes.
La seconde moitié porte sur la « méthode marxiste » et sur la postérité. Aron distingue plusieurs sens : expliquer une société par ses forces et rapports de production (légitime comme ordre d'analyse, mais pas comme déduction mécanique), tout lire en termes de conflits de classes (partiel et partial, que Marx historien a d'ailleurs souvent oublié), et la méthode totalisante de Goldmann, Merleau-Ponty et Sartre, dont il doute qu'elle soit l'essentiel de Marx. Il marque la coupure léniniste : avant Lénine, la classe ouvrière devait se renforcer dans le capitalisme jusqu'à la rupture ; avec Lénine, le parti de révolutionnaires professionnels fait la rupture, et c'est cette conception, non les analyses du Capital, qui fait la révolution de 1917. Il critique la marxologie française de 1945-60, mélange de Hegel, de Marx et d'existentialisme fondé sur les écrits de jeunesse, et explique que l'on ne peut ignorer Marx parce qu'un tiers de l'humanité reçoit sa formation dans le cadre du marxisme ; il dit s'efforcer, sans nier le risque de passions politiques, de refaire l'itinéraire intellectuel de Marx et prépare un livre sur le sujet.
Excerpts
“Alors, si vous voulez interpréter ce qu'a pensé Marx, le point central est : Marx a voulu être un économiste professionnel qui réfutait tous les économistes professionnels de son temps en découvrant ce que ceux-ci n'avaient pas découvert, à savoir l'origine de la plus-value et du même coup, l'origine des illusions dans lesquelles vivent les capitalistes. Voilà le centre du capital tel que Marx l'a pensé. Alors, ce que nous en pensons aujourd'hui, c'est une autre affaire. Mais donc, quand le père Bigot dit "Ce n'est pas un livre d'économie politique", c'est une manière de refuser Marx. Quand Schumpeter dit "C'est un livre d'économie politique comme Ricardo", c'est une manière de laisser tomber ce que le sous-titre du Capital, qui est critique de l'économie politique.”
“Marx a écrit dans un grand nombre de textes que la condition ouvrière irait en s'aggravant. Tout le monde connaît ces textes, il y en a dans le Manifeste communiste, il y en a dans le Capital, il y en a dans l'Anti-Dühring d'Engels, il y en a partout. Mais Marx, économiste, n'a jamais donné une démonstration de la paupérisation absolue des masses, parce qu'il n'aurait pu y avoir paupérisation absolue avec augmentation de la productivité du travail que par aggravation de l'exploitation du travail. Or, il n'a jamais essayé de démontrer qu'il y avait aggravation de l'exploitation du travail. Donc, je dirais que quand Marx était économiste, ce qui lui arrivait souvent dans le Capital, il n'a pas affirmé ou démontré la paupérisation. Lorsqu'il était militant politique ou prophète, il a affirmé la paupérisation.”
“Il a découvert que dans le capitalisme tel qu'il se développait au 20e siècle, les ouvriers étaient syndicalistes, ils n'étaient pas révolutionnaire. C'est-à-dire que les ouvriers demandaient l'amélioration de leur sort dans le cadre du capitalisme et qu'ils n'avaient pas le sentiment de la mission historique que le marxisme interprété par Lénine leur attribuait. D'où l'intervention de ce qui est le la grande pensée de Lénine, c'est-à-dire constituer un parti de révolutionnaires professionnels qui donne à la classe ouvrière le sens de sa mission.”