Morin, Edgar
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full - transcription automatique d'une conférence d'environ une heure suivie d'un quart d'heure de questions.
Core ideas
Edgar Morin part de la « fin des grands récits » annoncée par Lyotard, répétée par des « perroquets intellectuels », pour soutenir qu'au contraire s'est constitué depuis 1960 le plus grand récit imaginable, qui relie l'histoire humaine à l'évolution biologique, et la vie à la matière physico-chimique et au cosmos. La première « soudure » est l'hominisation : les découvertes de Leakey, Lucy puis Toumaï de Michel Brunet montrent une évolution à la fois continue et discontinue. Jane Goodall observe chez les chimpanzés des relations complexes et un évitement de l'inceste, les bonobos transmettent une protoculture, un macaque japonais invente le lavage des patates. Les Gardner enseignent la langue des signes à la chimpanzée Washoe, qui trouve d'elle-même la métaphore « sale type ». Morin évoque la bipédie peut-être née en forêt, la juvénilisation de Bolk, l'évolution sociale décrite par Serge Moscovici, la maîtrise du feu, le langage à double articulation et les sépultures néandertaliennes. La deuxième soudure est la découverte de l'ADN : la vie est faite de matière ordinaire, mais ni le réductionnisme ni le vitalisme ne l'emportent. C'est l'« organisationnisme », car une organisation produit des émergences, comme l'eau a des propriétés que n'ont ni l'hydrogène ni l'oxygène.
Le récit s'étend au cosmos : expansion de l'univers (Hubble), rayonnement fossile du big bang, formation des atomes et des étoiles, carbone forgé dans un soleil antérieur, Terre petite planète d'un soleil « de banlieue ». Morin rejette le finalisme du principe anthropique et le créationnisme, se dit plutôt spinoziste, et place l'univers sous la trilogie ordre, désordre, organisation. La science, dit-il, débouche sur des mystères (matière et énergie noires, physique quantique, peut-être une pluralité d'univers) : la matière organisée n'est que marginale, et la vie l'est plus encore. L'évolution biologique est faite d'accidents (extinctions de la fin du primaire et des dinosaures), de créativité en réponse à des défis (l'oxygène poison devenu détoxifiant, la sortie des eaux) et de coévolution dans des écosystèmes. Avec l'humanité, l'évolution devient culturelle. Les sociétés de chasseurs-cueilleurs, fraternelles, exogames et adaptées à tous les climats, sont des « sociétés d'abondance », et Morin regrette leur disparition. Les sociétés historiques, avec villes, classes, grandes religions, guerres et esclavage, surgissent en cinq foyers indépendants, signe d'une potentialité.
L'histoire, créatrice et destructrice, voit disparaître tous les empires antiques, puis naître en Europe l'État-nation, à la fois Gemeinschaft et Gesellschaft, « mère » et « père » à travers la patrie, et plus durable que les empires. Exporté au XXe siècle sous une forme monoethnique, il engendre des tragédies. L'« ère planétaire » commence en 1492. Morin dégage une loi commune à la nature et à l'histoire : une déviance devient tendance puis force historique, comme le bouddhisme, le christianisme de Paul, l'islam, le capitalisme parasite du monde féodal ou le socialisme né de penseurs isolés. L'histoire avance « de travers comme un crabe » et reste imprévisible. Un observateur venu il y a deux milliards d'années n'aurait rien prédit. Une pensée globale est donc possible, à condition d'intégrer énigmes, mystères et improbabilité. En réponse aux questions, Morin oppose sa « pensée complexe » au néolibéralisme qui croit tout résoudre par la concurrence. Il rappelle que l'improbable peut aussi être heureux (Marathon et Salamine, avant la démocratie et la philosophie), et distingue la science, toujours réfutable selon Popper, du scientisme comme idéologie.
Excerpts
Edgar Morin sur le paradoxe de la fin des grands récits :
“cette idée de la fin des grands a été reçue et un très grand nombre de perroquets intellectuels ont répété c'est la fin des grands russies c'est la fin des grands russes comme si avec des fragments d'histoire morcel sans lien les uns avec les autres et ce qui est paradoxal c'est que depuis disons 1960 euh à peu près et c'est constitué le plus grand récit que l'on puisse imaginer.”
Edgar Morin sur l'organisation et l'émergence :
“Ce qui avait gagné, c'est quelque chose qui n'était très peu connu, qu'on peut appeler l'organisationnisme. Dans quel sens ? Dans le sens où une organisation constituée d'éléments d'hiver produit ce qu'on appelle des émergences, c'est-à-dire des qualités, des propriétés nouvelles.”
Edgar Morin sur la marche de l'histoire :
“L'histoire avance de travers comme un crabe. L'histoire elle progresse toujours par ce processus des rameau divieux. Et c'est pour ça qu'elle est si difficile à prédire parce qu'elle est toujours dépend d'une innovation et une création. Vous ne pouvez jamais la deviner avant qu'elle existe.”