MNEMOSYNEv0.1.2563

Podcasts/Artesquieu/Veinstein, Alain

Veinstein, Alain

poète et producteur de radio

Alain Veinstein - Dernière émission : Du jour sans lendemain

Artesquieu · Jun 9, 2022 · partial coverage

▶ Watch on YouTube

Coverage note: full (transcription automatique par endroits déformée, surtout les noms propres et le générique final, laissé de côté ; l'émission est un texte écrit lu à l'antenne)

Core ideas

Veinstein ouvre sur une citation de Plutarque (celui qui va chercher du feu chez son voisin et trouve la flamme si belle qu'il reste s'y chauffer) puis annonce qu'il vient d'apprendre, par un courriel reçu à 7 h 45 le matin même, que la production quotidienne de « Du jour au lendemain » s'arrête le 4 juillet : les douze coups de minuit marquent donc « l'heure la plus sombre » qu'il ait connue dans un studio depuis ses débuts en 1978 à « Nuits magnétiques ». S'appuyant sur le journal de Kafka (on franchit le seuil, on monte l'escalier, plongé dans ses pensées, mais un jour il faut redescendre), il dit qu'il avait fini par identifier ce rendez-vous de minuit à sa vie et qu'il n'a jamais pris cette décision d'arrêter, qu'il avait toujours repoussée comme une addiction. Il ne soufflera donc pas les trente bougies (un an de plus aurait compromis l’équilibre économique de la chaîne) et on lui propose seulement des émissions dans la grille d'été 2015, qu'il compare à un pourboire ; il évoque la précarité des intermittents dont le contrat doit être renouvelé chaque année, et l'état de la maison de la radio en chantier, avec son studio 133 « dernier pré carré d'un monde promis à l'engloutissement ».

Sur sa pratique, il explique que le silence est devenu un mot clé de l'émission, que le frein permettait d'avancer plus loin que l'accélérateur, qu'il rejoignait le metteur en scène Claude Régy dans l'usage du ralenti et de l'étirement des paroles « jusqu'à ce qu'elles montrent ce qu'elles ont dans le cœur », et qu'il avait choisi de découvrir l'invité au micro, quand il n'est plus temps de faire machine arrière, quitte à se mettre en danger. À partir d'un mot ou d'un thème de l'invité, il tirait une « arborescence » de pistes pour détourner la parole et s'approcher du mystère d'un livre, sans méthode ni point d'appui, en tournant autour de la « pièce manquante » du puzzle, comme un collectionneur ou un commissaire d'exposition. La confiance était l'outil essentiel : il compare sa stratégie au jeu d'échecs, ouvrant peu à peu une faille minuscule dans les 64 cases pour y insérer un coin, avec une « violence feutrée ». Il raconte son trac, le casque qui privait sa voix de sa nudité et la créait en « personnage d'interviewer », l'alternance entre l'enthousiasme (l'invité s'abandonne à une part secrète qu'il découvre en même temps que nous) et la dévastation (quand la grâce s’en va et que l’on n’embrasse que le vide), et dit que cette émission est sa « première dernière fois ».

Il lie la fin de l'émission à la situation de la littérature : il parle d'un « goût du jour » qui la menace, des difficultés des éditeurs et libraires, des livres inventifs aux tirages modestes « qui ne font pas de bruit sauf dans la vie intérieure des lecteurs », et au format des entretiens qui a fondu (d'une heure à cinquante, quarante-cinq, quarante, puis trente-cinq minutes, avec l'avertissement d'un jeune collègue : jamais plus de sept minutes de parole, des jingles et des musiques pour que l'auditeur ne s'enfuie pas). Il a voulu défendre une parole « qui sonne juste », libre de ses errances, ajoutant, avec Derrida, que la littérature est une diversité radicale sans fondement ni absolu, et que parler d'elle à la radio, c'est l'installer dans le vertige du dehors : l'entretien doit interpeller sans fournir de réponses toutes prêtes, l'auditeur doit pouvoir s'y égarer comme dans une librairie où l'on trouve ce qu'on ne cherchait pas. Il conclut avec ironie (« une belle journée tout de même »), imagine en sortant de la maison de la radio qu'il traversera le pont et jettera son chronomètre dans la Seine, et dit que « Du jour au lendemain entre dans le passé ».

Excerpts

“« Je crois que, dans la plupart des émissions de radio, le frein permettait d'avancer plus loin que l'accélérateur. Je rejoignais Claude Régy dans l'usage du ralenti. Je n'étais pas contre le blanchiment ou l'étirement des paroles, jusqu'à ce qu'elles montrent ce qu'elles ont dans le cœur. »”

“« Ma stratégie ressemble à celle du joueur d'échecs : obtenir des positions pas forcément favorables, mais où je peux tourner autour de mon interlocuteur, jusqu'à ce qu'une faille minuscule s'ouvre dans l'espace des 64 cases, et dans l'interstice ainsi ouvert insérer un coin, puis cogner sans relâche, avec la violence tout feutrée qui caractérise la partie d'échecs. »”

“« Je traverse le pont. Je jette mon chronomètre dans la Seine, il donnera le temps qui reste aux poissons. Du côté de Beaugrenelle, les dernières fenêtres s'éteignent une à une. Je fais semblant de croire que ce sont des gens qui s'endorment après avoir écouté ma dernière émission. »”