Stiglitz, Joseph
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Joseph Stiglitz ouvre le débat en refusant de dissocier la résolution de la crise économique de la lutte contre les inégalités : selon lui, la croissance des inégalités américaines a elle-même contribué à la crise en affaiblissant la demande globale (l'argent transféré vers le haut de l'échelle sociale étant moins dépensé), tandis que la Réserve fédérale a compensé cet affaiblissement par une bulle de crédit rendue possible par la dérégulation et des taux d'intérêt bas. Il juge en conséquence les politiques d'austérité menées en Europe totalement inadaptées, rappelant qu'aucune grande économie ne s'en est jamais relevée par ce biais — citant l'exemple de Herbert Hoover transformant le krach de 1929 en Grande Dépression par l'austérité, ainsi que la crise asiatique de la fin des années 1990. François Bourguignon partage ce constat sur le fond mais nuance : l'accord des économistes sur l'inefficacité de l'austérité se heurte à des contraintes politiques réelles, notamment en Europe, où la coordination entre dirigeants autour d'une politique alternative reste difficile ; il confirme néanmoins que récession et chômage frappent toujours plus durement le bas de l'échelle sociale.
Bourguignon expose ensuite le paradoxe central de son livre : depuis une vingtaine ou trentaine d'années, un double retournement historique est à l'œuvre — l'inégalité mondiale (mesurée en traitant l'ensemble de la population du globe comme une seule entité) diminue pour la première fois depuis le XIXe siècle, portée par la croissance des grandes économies émergentes (Inde, Chine), tandis que les inégalités internes à chaque pays augmentent simultanément, un phénomène particulièrement marqué aux États-Unis et au Royaume-Uni, plus tardif et modéré en France, mais observable aussi en Chine et en Inde. Stiglitz reconnaît le rôle de la mondialisation dans la réduction des inégalités mondiales, mais insiste sur le fait qu'elle n'explique qu'une partie de la montée des inégalités internes américaines : il pointe des facteurs spécifiquement politiques — l'évolution des règles du jeu économique en faveur du sommet de l'échelle sociale, la montée des positions monopolistiques (en particulier dans le secteur financier), les abus de gouvernance d'entreprise permettant aux dirigeants de s'accaparer une part disproportionnée des revenus, l'affaiblissement des syndicats — ainsi qu'un facteur qu'il juge proprement américain : l'effondrement de l'égalité des chances, l'accès à l'éducation dépendant désormais plus qu'ailleurs des revenus parentaux, notamment depuis le recul du système de prêts étudiants mis en place après la Seconde Guerre mondiale (le « GI Bill »).
Les deux économistes discutent ensuite de la possibilité, pour les États, d'agir malgré la mondialisation : Bourguignon souligne que la mobilité croissante des entreprises multinationales, des capitaux et des personnes réduit la marge de manœuvre des gouvernements nationaux pris isolément, rendant nécessaire une coordination internationale minimale ; Stiglitz se montre plus optimiste sur la capacité de l'État à agir, prenant l'exemple du Brésil, où un authentique consensus politique transpartisan (sous les présidences Cardoso puis Lula) a permis, par des politiques d'éducation et de programmes alimentaires pour l'enfance, de réduire durablement les inégalités en quinze ans, en dépit d'un niveau de départ bien plus élevé qu'aux États-Unis. Bourguignon objecte que la structure du pouvoir politique brésilien n'est pas fondamentalement différente de celle des États-Unis (une élite restreinte gouvernant l'ensemble du pays), ce qui pose la question de savoir pourquoi une élite prend conscience du caractère nuisible des inégalités quand une autre les tolère, voire les encourage. Stiglitz répond en invoquant Tocqueville, qui observait chez les élites américaines du XIXe siècle une compréhension de leur intérêt collectif bien compris aujourd'hui perdue selon lui — contrastant l'exemple de Warren Buffett (qui reconnaît publiquement payer proportionnellement moins d'impôts que sa secrétaire) avec celui de Mitt Romney, dont le taux d'imposition effectif de 15 % ne suscite selon Stiglitz aucune remise en cause, ni aucune réforme.
Interrogé sur le « mythe américain » de l'égalité des chances, Stiglitz affirme que les statistiques contredisent nettement l'imaginaire du self-made man : les chances d'ascension sociale pour un enfant né pauvre y sont aujourd'hui plus faibles que dans n'importe quel autre pays avancé, malgré la persistance du mythe inverse. Il défend le titre de son livre — Le Prix de l'inégalité — en soutenant que l'inégalité comporte un coût économique réel et non seulement moral, notamment sous forme d'inégalité des chances : des enfants talentueux issus de milieux défavorisés qui n'achèvent pas leurs études faute de moyens, ou des porteurs de projets d'investissement rentables refusés par les banques faute de garanties. Bourguignon partage cette analyse tout en introduisant une distinction qu'il juge décisive entre inégalité des résultats (des revenus) et inégalité des chances : réduire la seconde comporte, selon lui, un bénéfice économique net et sans ambiguïté, tandis que réduire la première par la seule fiscalité comporte un coût réel en termes d'incitations économiques — sans pour autant que cela justifie l'inaction, puisque l'inégalité des revenus finit toujours, à terme, par se transformer en inégalité des chances (argument qu'il dit avoir déjà utilisé face à des dirigeants chinois, en les comparant au risque d'une trajectoire « à l'américano-latine »). Sur le niveau d'imposition optimal — question posée en écho au débat français sur la tranche marginale à 75 % —, Stiglitz cite une étude évoquant un taux marginal optimal proche de 70-75 % pour les plus hauts revenus, jugeant que les taux américains et français actuels pourraient être relevés « sans problème », tout en insistant sur l'importance, au-delà du seul calcul d'efficacité, du sentiment de justice fiscale et de solidarité sociale pour la cohésion d'une société.
Excerpts
“« Un des facteurs contribuant à la crise, c'était la croissance de l'inégalité aux États-Unis [...] lorsqu'on transfère de l'argent du bas de l'échelle sociale vers le haut, les gens en haut de l'échelle dépensent progressivement moins, et ça affaiblit la demande — d'une certaine manière, l'inégalité est très reliée à l'instabilité. »”
“« Cette inégalité [mondiale], qui est devenue de plus en plus grande à partir du début du 19e siècle [...] est en train de diminuer pour la première fois depuis des siècles [...] mais en même temps que cette inégalité mondiale diminue, l'inégalité à l'intérieur des pays augmente. »”
“« Ce qui est important, ce sont les statistiques, et c'est là que les chiffres sont très éloquents : les chances pour que quelqu'un né dans une famille pauvre puisse arriver en haut sont beaucoup moindres que dans aucun autre pays avancé — mais ce mythe est toujours très puissant aux États-Unis. »”