Nabe, Marc-Édouard
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full - l'intervieweur n'est pas nommé et ses questions sont souvent inaudibles ; la transcription s'interrompt au milieu d'une phrase.
Core ideas
Nabe raconte avoir découvert Céline adolescent, à l'incitation de son père, le musicien de jazz Marcel Zanini, qui l'idolâtrait depuis la fin des années quarante. Son premier livre fut Rigodon, qu'il a reçu comme du jazz écrit, accordé à la musique de Charlie Parker qu'on écoutait chez lui. Pour lui, Céline appartient avec Shakespeare et Dostoïevski aux trois plus grands écrivains. Les autres sculptent un coin du « bloc » de la littérature, lui le sculpte en entier et réinvente à la fois la vie et la langue. Il insiste sur le choc de 1932 : alors que les grands auteurs du siècle semblaient déjà installés (surréalistes, Gide, Claudel, Giraudoux, Joyce), un médecin inconnu de 38 ans publie « le chef-d'œuvre du siècle ». Le vrai scandale est d'abord ce coup de force littéraire. Il voit en Céline un improvisateur qui prend un thème et brode dessus, un artiste plutôt qu'un homme de lettres, dont l'exagération est un moteur comme chez Michel-Ange ou Stravinsky. Il souligne aussi la puissance comique de son œuvre, capable de faire éclater de rire, et explique le titre Mort à crédit par le retournement de l'écriteau « Crédit est mort » des cafés.
Contre le cliché du « génie et salaud », Nabe soutient qu'« un génie ne peut pas être un salaud ». Il refuse de séparer l'homme de l'œuvre et soutient que celle-ci forme un bloc cohérent où les pamphlets ne sont ni des accidents ni des parenthèses. Au moment de la polémique de 2011 sur les célébrations nationales, il juge Serge Klarsfeld « dans son rôle » et lui attribue même le mérite d'avoir relancé l'intérêt pour Céline. Il réserve ses flèches aux céliniens universitaires qui excusent l'écrivain tout en rêvant d'une consécration officielle. Il retrace une chronologie : l'œuvre est conçue comme une autobiographie romancée qui doit recouvrir toute la vie. Mea culpa naît du voyage décevant en URSS en 1936. Bagatelles pour un massacre est d'abord, selon lui, une vengeance contre la critique qui a éreinté Mort à crédit, avant de dériver vers l'antisémitisme puis vers un appel pacifiste aux Européens. Il rattache le titre aux Bagatelles de Beethoven écoutées au bar de l'hôtel de la Duchesse Anne à Saint-Malo, et voit dans le livre un « laboratoire » où naît le narrateur de la trilogie finale.
Nabe soutient que Céline a voulu être, par surenchère d'orgueil, « le plus grand antisémite de tous les temps ». Il parle d'un antisémitisme « biblique » et « prophétique », à la fois sérieux et bouffon, distinct d'un antisémitisme ordinaire qu'il attribue davantage à l'entourage montmartrois de l'écrivain (Gen Paul, Henri Mahé). Il compare l'atmosphère de l'époque avec des passages qu'il juge antisémites chez Irène Némirovsky ou dans Les Loups de Guy Mazeline, Goncourt 1932. Il affirme que Céline n'a commis aucun acte de collaboration. Le voyage à Berlin en 1942 aurait servi à récupérer de l'or déposé pour le Danemark, et la visite au commandant Grimm à Rennes à parler des contes de ses ancêtres. Il déplore que Céline n'ait pas écrit le pamphlet antiallemand ou le Drapeau à coulisse sur les retournements de la Libération qu'il projetait. Il reprend à son compte, avec virulence, les accusations de l'écrivain contre Sartre. Tout cela repose largement sur les confidences de Lucette Destouches, que Nabe a fréquentée pendant dix ans. Il raconte que c'est un rêve prémonitoire de Lucette qui a décidé le départ de 1944, puis le refus de rentrer en 1948 qui a évité un procès expéditif, enfin l'amnistie obtenue par Tixier-Vignancour sous le nom de Destouches.
La dernière partie évoque le personnage que Céline s'est composé à Meudon, mendiant en haillons, « juif errant » biblique conscient de son image pour la postérité. Il passe de l'empereur byzantin cousu de pièces d'or au clochard calculé. Nabe y décrit aussi un rapport « byzantin » à l'or, la figure du narrateur-observateur de la trilogie allemande, ainsi que la manière dont il lisait chaque chapitre à Lucette pour juger de sa justesse musicale. Il conçoit un éventuel film tiré de Nord en caméra subjective. Il évoque la jalousie de la secrétaire Marie Canavaggio, l'insulte comme genre poétique depuis Homère et les Évangiles, et l'ambition de tout grand écrivain de « refaire la Bible ». Enfin, il relie sa propre trajectoire à celle de Céline : les coups reçus de Georges-Marc Benamou après son passage à Apostrophes à 25 ans, sa guerre contre le milieu littéraire et l'« anti-édition », et son refus d'être tenu pour un épigone.
Excerpts
Nabe décrit sa première lecture de Céline comme une rencontre avec le jazz :
“le premier livre que j'ai pris c'était rigodon voit donc c'est le dernier que céline a écrit comme vous savez là j'ai eu c'est même pas vraiment un choc puisque c'était totalement accordée à la musique qu'on écoute est chez moi c'est à dire le jazz du coup j'ai vu deux du jazz écrit voilà c'est donc c'était j'étais complètement dans mon élément c'est exactement là la musique qu'on écoute est chez nous toute la journée puisque mon père musicien de jazz”
Sur l'irruption du Voyage dans un paysage littéraire qui semblait achevé :
“on se dit quand on arrive à au début des années 30 on se dit bon c'est fini c'est plié les grands écrivains on les connaît [...] cet effet coup arrive en 32 à médecin complètement inconnu qui débarque et en quinze jours il donne le chef-d'oeuvre du siècle et c'est avec il transforme complètement la littérature de son siècle toutes langues confondues vous imaginez le choc et c'est un médecin qui à 38 ans”
Sa thèse sur le personnage que Céline se compose à Meudon :
“à la fin il veut être le juif lui-même le juif mais le juif d'opérette on va dire un juif tel qu'on se le représente dans la bible c'est à dire un juif errant mendiants sur les sur les sur les sur les vastes espaces de la terre sainte c'est cette façon là qui se présente il va pas s'habiller en homme littéraire il va pas s'habiller en écrivain donc c'est pour ça qu'il a il a inventé ça il a inventé ce rôle là”