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Jankélévitch, Vladimir

philosophe, professeur à la Sorbonne

Vladimir Jankélévitch - Conférence (Connaissance de l’homme) : "Henri Bergson perdu et retrouvé"

Artesquieu · Nov 7, 2023

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Core ideas

Jankélévitch, qui avait rencontré Bergson en 1923 et lui avait consacré son premier ouvrage (1931), explique pourquoi la philosophie française avait « perdu » Bergson après 1944 et l'a retrouvé à l'occasion de son centenaire (1959, congrès organisé par Gaston Berger). Selon lui, un vide s'était créé, le caractère grégaire des philosophes français n'aidait pas, et Bergson passait pour un « petit maître » spiritualiste, auteur d'une philosophie affective entachée de psychologisme. Résultat : les jeunes gens lui empruntaient sans le savoir des idées qui ne leur semblaient acceptables que revenues d'Allemagne sous d'autres noms — la temporalité, ou la perception pure dégagée de toute association, que les phénoménologues reformuleraient en « suspension du jugement » ou « mise entre parenthèses ». C'est le sort des grandes philosophies novatrices de s'intégrer à la pensée courante au point d'être oubliées comme sources.

Il s'attache à la notion de temps. On a trop insisté sur le temps vécu, la mélodie intérieure, ce qui en faisait quelque chose de subjectif, de vital, de qualitatif, proche du temps retrouvé de Proust. La conférence d'Oxford sur la perception du changement montre pourtant, dit-il, que pour Bergson le temps n'est ni un contenant dans lequel se dérouleraient les expériences, ni un conservatoire où se garderaient les souvenirs (la mémoire est elle-même recréation, comme le cerveau n'est pas un récipient), ni un changement superficiel d'un être par ailleurs immuable. Les mots français du changement (modification, transformation, métamorphose, altération) sont, remarque-t-il, des termes « substantialistes » qui laissent l'essence inchangée, alors que le temps bergsonien affecte l'être lui-même : l'homme est « tout entier temporel », « un temps à deux pattes », ce qui inverse les rapports ordinaires entre temps et éternel, l'éternel étant plutôt un dérivé du temps. Il reproche à l'évolutionnisme de refaire du « vieux neuf » en réarrangeant des éléments déjà connus.

Deuxième enseignement bergsonien : chaque expérience doit être pensée à part, pour elle-même, sans être réduite ou déduite d'une autre ; toute entreprise réductionniste est antiphilosophique, les qualités ne sont pas des grandeurs scalaires et il n'y a pas de crescendo ni de decrescendo. Jankélévitch en tire un Bergson plus proche de Kierkegaard qu'on ne croit, philosophe non seulement de la continuité du flux (comme dans l'Essai) mais aussi de l'instant, de la mutation, de l'initiative géniale (L'Évolution créatrice, Les Deux Sources de la morale et de la religion). « Évolution créatrice » est elle-même une alliance paradoxale du continu et du discontinu, comme une modulation musicale : un mûrissement ponctué de conversions, de volte-face et de bouffées de souvenirs, une transsubstantiation de l'être tout entier, ce qui est aussi, suggère-t-il, la raison pour laquelle Bergson ne ressentait pas d'angoisse de la mort : le changement est « aussi fort que la mort et même plus fort qu'elle ».

L'émission se clôt par un extrait de Bergson (La Pensée et le mouvant, « La perception du changement ») : en percevant le changement dans son indivisibilité, on voit qu'il est la substance même des choses ; le mouvement et la substance cessent d'être des énigmes ; le libre arbitre perd son problème dans une durée concrète où le passé fait corps avec le présent ; la philosophie, plus que l'art, élargit notre perception « en profondeur », et l'éternité à laquelle nous participons est « une éternité de vie » et non d'immutabilité.

Excerpts

“« L'homme est tout entier temporel et rien que temporel. Je dirais volontiers que c'est un temps à deux pattes, un temps bipède, un temps qui va, vient, se promène, qui a une tête, deux mains et qui est doué de raison, et tel est l'homme. L'homme est donc le temps lui-même, si on peut dire : l'homme n'est pas temporel dans la mesure où temporel serait l'adjectif qualificatif d'un être qui pourrait n'être pas temporel. »”

“« Parler d'une évolution créatrice, c'était un peu associer ces deux idées contradictoires l'une de l'autre : d'une part un mûrissement continu et ininterrompu, et d'autre part une rupture, une mutation, une irruption. [...] Ce mélange de continuité et de discontinuité, c'est le type même de la modulation musicale, qui nous promène d'un ton dans un autre. »”

“« Plus nous nous habituons à penser et à percevoir toute chose sub specie durationis, plus nous nous enfonçons dans la durée réelle ; et plus nous nous y enfonçons, plus nous nous replaçons dans la direction du principe, pourtant transcendant, dont nous participons et dont l'éternité ne doit pas être une éternité d'immutabilité, mais une éternité de vie. »”