Aïm, Olivier
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full (transcription automatique approximative ; plusieurs noms propres sont déformés)
Core ideas
L'intervieweuse part du constat d'une surveillance qui s'accroît (vidéosurveillance, géolocalisation, fichage, reconnaissance faciale, RFID, « double numérique » mis en équation à des fins commerciales). Aïm répond en replaçant ces dispositifs dans une histoire de la surveillance, liée à celle des épidémies (Surveiller et punir de Foucault, 1975) : la crise du Covid-19 mêle des techniques archaïques de gestion des épidémies et ce que les surveillance studies appellent la « nouvelle surveillance », née dans les années 1970 avec l'informatisation, la numérisation et l'algorithmisation de nos vies. Elle agit sur le corps physique et sur le corps « dédoublé » en données. Il note une double dialectique : celle du banal et de l'exceptionnel (des dispositifs présentés comme exceptionnels, tels l'état d'urgence antiterroriste de 2015 puis l'état d'urgence sanitaire, finissent par s'installer dans le quotidien par habituation et confort) et celle du visible et de l'invisible (caméras visibles, mais écoutes massives, enregistrement des navigations et stockage de données moins visibles, dans ce que certains nomment « capitalisme de la surveillance »), la surveillance ne concernant plus seulement le visuel mais aussi des données sensorielles et informationnelles.
Il distingue la surveillance verticale (par le haut) de la « sousveillance » (la population surveille le pouvoir : cop watching, caméras de smartphones filmant la police, thème développé dès les années 2000 par Steve Mann) et des formes de vigilance participative (voisins vigilants, messages de la RATP demandant aux voyageurs d'être attentifs, que l'on a longtemps regardés avec réticence et un sourire). Les chercheurs parlent désormais d'une culture de la surveillance : habituation, incorporation et « désirabilité » de participer à la surveillance et d'être vu. Sur la vie privée, Aïm évoque le « paradoxe de la vie privée » : on sait (Snowden, scandales) et l'on continue à s'exposer, parce que la visibilité est une injonction (LinkedIn pour trouver du travail), un désir de se socialiser et une discipline de l'image (on calcule comment on apparaît) ; les travaux de sociologues et ethnographes des pratiques numériques, dont Alice Marwick (l'autre nom est mal transcrit) montrent qu'il n'y a pas d'abandon de la vie privée, contrairement à ce qu'avait avancé Mark Zuckerberg. Il propose d'échapper à deux « paniques » : celle de la fin de la vie privée, et celle qui verrait dans la surveillance un mal a priori, ce qui empêche de penser ; le pouvoir gouverne aujourd'hui par les corps (gouvernementalité foucaldienne), avec la santé et le bien-être (applications de santé connectée, quantified self) comme arguments de désirabilité.
Pour les risques, Aïm souligne que les données de santé ou de mode de vie peuvent passer aux mains d'assureurs ou de banquiers, et que le danger principal tient aux ruptures du contrat de communication (revente, piratage, fuite, courtiers de données) plutôt qu'à la collecte en soi. Il évoque la collusion entre acteurs privés et publics (affaire Snowden de 2013 ; objets connectés d'Amazon dont les données peuvent servir à la police ; reconnaissance faciale ; crédit social chinois auquel participent des acteurs commerciaux comme Alibaba), s'étonne du décalage entre l'intensité des révélations et la relative acceptation, et l'explique par l'habituation (en s'appuyant sur Walter Benjamin : les nouveaux médias produisent de la « coutume ») et par le fait que notre rapport au monde est médiatisé par les écrans, devenu une lecture « surveillancielle » du monde : on passe la journée à monitorer, noter, évaluer, signaler (« retour de la punition »). Selon son hypothèse, on serait passé de l'âge de la reproductibilité technique à celui de la « surveillabilité numérique ». Il conclut sur l'émergence des surveillance studies comme champ autonome (depuis vingt-cinq ans, dans les universités anglo-saxonnes, avec la revue Surveillance & Society), interdisciplinaire, capable de réagir à l'actualité (Black Lives Matter, plateformes, invasion du Capitole, Covid).
Excerpts
“« L'étude de la surveillance nous montre qu'il y a une dialectique permanente entre ce qui est l'exceptionnel et le banal : le banal tend à s'imposer dans nos vies les plus quotidiennes, et puis l'exceptionnel tend lui aussi à se banaliser et à s'inscrire dans une forme d'habituation. Pour répondre à des urgences, comme disait Michel Foucault, on met en place des dispositifs, et ces dispositifs, pour mille raisons, une volonté politique mais aussi une habituation, un confort, rentrent dans ce qui n'est plus interrogé de nos vies quotidiennes. »”
“« On est au courant de ces logiques de surveillance, parce qu'il y a eu Snowden, parce qu'il y a eu les grands scandales, et en même temps on continue à s'exposer. [...] Si vous regardez certains réseaux sociaux, ils vont autant promouvoir une forme de publication de soi que d'anticipation de la manière dont on va apparaître : une des fonctions les plus recherchées, c'est "qui a vu mon profil". »”
“« Notre rapport au monde, notre vision du monde, est devenu une vision médiatisée par les écrans. Comment voulez-vous qu'on soit étonné de cette acceptation, lorsque nous-mêmes, en entrant dans la culture de la surveillance, nous sommes toute la journée en train de monitorer, de scanner, de checker, de "stalker" avec nos écrans ? [...] On est rentré non plus dans l'âge de la reproductibilité, mais dans l'âge de la surveillabilité numérique. »”