Citton, Yves
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Interrogé sur les régionales de 2021 (abstention record, retour des anciens partis), Citton refuse d'y voir une victoire (il juge peu réjouissant un score supérieur à 50 % pour Laurent Wauquiez, dont le discours est proche de celui du Front national) et propose de remettre en question ce qu'il appelle la politique « as usual » alignée sur le « business as usual » qui pousse à consommer et à produire de manière non soutenable : le problème tient à l'infrastructure médiatique qui fait circuler les images entre nous et aux modalités mêmes de la discussion politique. Les démocraties représentatives sont à la fois vieilles et très jeunes, n'ayant jamais eu affaire aux réseaux sociaux ; il faut regarder du côté des possibles à venir plutôt que de la Révolution française.
Sur la gauche, il n'est pas sûr qu'il faille s'en réclamer (après quarante ans de partis socialistes au pouvoir), mais voit en elle un mouvement historique qui cherche des « solutions radicalement inédites » du côté des minorités, des mineurs et des revendications d'apparence marginale, et que sa tendance est de s'accrocher à des modèles obsolètes. Venant de la littérature, il dit apporter non des solutions mais des manières de poser autrement les problèmes. Il cite Deleuze (être de gauche, c'est « devenir minoritaire », la majorité supposant un étalon : homme adulte, mâle, citoyen des villes ; « la minorité, c'est tout le monde »). Le sous-titre « conflits, coalitions, contagions » renvoie à six exemples récents (Black Lives Matter, MeToo, véganisme, grèves pour le climat, gilets jaunes, grèves contre la réforme des retraites) qu'il ne présente pas comme une liste exhaustive : le défi du présent est de démanteler le capitalisme « tuyau par tuyau » (il cite Héritage et fermeture d'Alexandre Monnin et ses coauteurs), ce qui provoquera des conflits dont il faut inventer des modes non guerriers (le conflit comme tranchée n'est pas le seul modèle, car les conflits nous traversent en tant que consommateurs et producteurs).
Sur la « bataille des idées », il répond que la démocratie devrait être une bataille des idées, mais qu'on a plutôt des « guerres culturelles » à l'américaine (il a vécu douze ans aux États-Unis, évoque Fox News, Rush Limbaugh, la droite française qui s'appelle « les Républicains »), entretenues par une structure médiatique plus que par la faute des politiciens ou des journalistes, et qui détournent des questions d'égalité. Il partage la position de Lagasnerie (extrait diffusé : refus du paradigme du débat avec des interlocuteurs « inconvaincables », mépris pour l'agenda de la droite et de l'extrême droite) en nuançant : il est utile de discuter avec des gens qui pensent autrement, mais il faut refuser certains objets de débat. Il critique la « survalorisation de la vérité » : avant le vrai ou faux, il y a la pertinence, de quoi on parle et comment on en parle, et il faut penser la politique en termes de causes sociales plutôt que de faits divers et de réactions.
Sur le titre, il joue sur l'ambivalence de « faire avec » : subir (il faudra faire avec moins, avec de la sobriété) mais aussi s'allier aux impatiences des minorités (militants « woke », décoloniaux, véganes, jeunes pour le climat), énergies que la gauche doit accueillir plutôt que de les dire extrémistes, y compris lorsqu'elles recourent à la désobéissance civile ou à des actions extra-parlementaires. Après un extrait du documentaire Désobéissants (Arte) où de jeunes militants disent qu'il ne suffit plus de convaincre et débattent du sabotage, il répond que « nous, la génération précédente, devons faire avec eux », que le défi est de « massifier », que le démantèlement peut passer par le légal et par le sabotage, sans qu'il veuille trancher lui-même. Il insiste sur les interdépendances révélées par le confinement (les éboueurs, les travailleurs mal payés dont tout dépend), appelle à des coalitions entre minorités, et à penser la contagion et la viralité (médiatique, mais aussi biologique : nos flores intestinales sont des virus nécessaires) sous la forme de l'hospitalité plutôt que de la seule hostilité. Il conclut qu'il faut faire rêver d'un monde meilleur tout en acceptant les conflits : « nous battre en cessant de nous battre ».
Excerpts
“« Le titre vient de mon ami Dominique Quessada, qui dirige la collection. Je joue sur l'ambivalence : faire avec, on se dit que c'est un petit peu fataliste, ça laisse entendre une forme de passivité : il faut s'adapter, il faut faire avec. Il y a quelque chose de vrai là-dedans : face aux limites de nos ressources, il faudra faire avec moins, avec de la sobriété. Mais [le livre] est sur faire avec les impatients et les minorités. Le grand défi de la politique de gauche, c'est justement de faire avec, de se mettre du côté de ces impatiences-là. »”
“« Pour moi, un des grands drames de la circulation de l'information dans nos sociétés, c'est la survalorisation de la vérité. C'est très important de dire des choses qui soient vraies, il faut dénoncer les gens qui disent des choses qui ne sont pas vraies, mais avant cela, il y a la notion de pertinence, qui est encore plus importante : de quoi on parle et comment on en parle, c'est beaucoup plus important que ce qu'on dit de quelque chose. »”
“« Je joue sur le fait que les virus sont des hôtes : ce sont de petits êtres qui rentrent dans nos corps, qui nous font des problèmes, mais dont on a absolument besoin ; dans nos entrailles, on a besoin dans l'estomac d'avoir plein de bactéries et de virus. [...] Penser la viralité sous la forme de l'hospitalité plutôt que seulement penser la politique sous la forme de l'hostilité. Ce n'est pas du tout une alternative à l'hostilité, parce qu'il y a des combats, parce qu'il y a des conflits. »”