Lindon, Jérôme
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full (une série d'environ quatre heures ; transcription automatique par endroits déformée, surtout les noms propres, les titres et certaines chronologies ; les passages incertains sont omis ou hédgés)
Core ideas
Éditeur « paresseux » par accident et par fidélité (épisode 1). Lindon décrit la couverture des Éditions de Minuit (blanche, filets bleus, titres en capitales) comme inchangée « par paresse », et se dit un « paresseux » qui liquide le travail tout de suite plutôt que de le laisser s'accumuler. Il se dit « éditeur » presque malgré lui : fils d'un haut magistrat, grand lecteur d'enfance, formé à l'imprimerie après l'exode de 1940, engagé au maquis et dans l'armée, il entre aux Éditions de Minuit en 1946 comme stagiaire non rémunéré à la fabrication, sous la direction de Vercors, puis se retrouve seul à la tête de la maison en 1948. Il dit juger « le livre qu'on a sous les yeux » et refuser un manuscrit non pas parce qu'il est mauvais mais parce qu'il ne se « sent pas capable de le faire lire ». Un éditeur, selon lui, ne fait qu'une décision de temps en temps : transformer un manuscrit en produit mis sur le marché.
De la Résistance à Beckett (épisode 2). Il décrit une maison née de la Résistance clandestine, qui, la Libération venue, n'a plus d'auteur ni de ligne ; avec Georges Lambrichs et grâce à Jean Paulhan, Minuit publie Bataille, Blanchot, Klossowski, Dhôtel, Calet. Le déclencheur est le manuscrit de Molloy de Beckett (1951) : il y reconnaît immédiatement une œuvre majeure, et s'étonne qu'elle ait traversé le crible de l'édition française (une trentaine d'éditeurs auraient reçu des manuscrits de Beckett, d'après lui). Il refuse l'idée d'avoir « découvert » Beckett (« Christophe Colomb n'a pas découvert l'Amérique non plus ») et parle d'une relation « presque de père à fils ». Il cite l'année 1957 (La Modification, La Jalousie, Fin de partie, Tropismes, Le Vent, Moderato cantabile) et la fidélité d'auteurs comme Robbe-Grillet (devenu lecteur), Claude Simon, Sarraute, Pinget et Duras (partie puis revenue chez Gallimard). Il tient « nouveau roman » pour une étiquette utile à la presse mais pour un ensemble d'écrivains « complètement différents ».
Engagement politique et responsabilité d'éditeur (épisode 3). Sur la guerre d'Algérie, il explique que Minuit a publié La Question d'Henri Alleg (1958, après L'Affaire Audin de Vidal-Naquet) parce que les grandes maisons et la presse ne pouvaient pas le faire ; conscient du risque de procès et de faillite, il a décidé seul, sans consulter ses collaborateurs, assumant son rôle de patron. Il rappelle son soutien au manifeste des 121 et dit ne pas faire de croisade : il n'intervient que lorsque la liberté est en cause et que les autres ne peuvent le faire (il cite aussi les Cahiers palestiniens, sa sensibilité à la cause des Palestiniens, et le Haut Comité pour la langue française où Michel Rocard l'a fait nommer). Il raconte l'attaque d'un train allemand en août 1944, où il a eu « une horrible gêne » devant des cadavres de garçons de son âge, et dit n'avoir jamais été ni communiste ni anticommuniste.
Métier, relations avec les auteurs, poche (épisodes 3 et 4). Il parle de la difficulté économique des jeunes écrivains (les livres de poche à droits faibles, la concurrence des auteurs célèbres moins chers), de l'absence de rente des écrivains modernes, du rôle du Centre national des lettres, et décrit un bureau austère de la rue Bernard-Palissy, ancienne maison close, où il travaille seul sans conseiller les auteurs en cours d'écriture : « une œuvre qui n'est pas terminée n'est pas une œuvre ». Il ne mêle pas sa vie professionnelle à l'amitié avec les auteurs, déteste les services de presse inutiles, raconte l'anecdote du faux manuscrit de Duras refusé par Gallimard, le Seuil et Minuit, et sa méfiance des prix littéraires (utiles pour faire connaître, jamais une consécration). Il explique que son attention à la première phrase (« le ton, la musique ») l'aide à juger.
Transmission et avenir (épisode 5). Il refuse la nostalgie et insiste sur l'avenir : Minuit a publié environ quatre-vingt-douze écrivains en quarante-six ans, a connu un creux de nouveaux auteurs entre 1957 et 1979 (comblé par les sciences humaines de Bourdieu, Deleuze, Jakobson) puis un renouveau avec Jean Echenoz, Jean-Philippe Toussaint, Éric Chevillard, Marie NDiaye. Il se dit « pessimiste actif », s'efface au profit de sa fille Irène, pour qui il vit « la jeunesse des autres », et conclut que la question est de savoir s'il y aura assez de lecteurs pour permettre aux écrivains de vivre.
Excerpts
“« Je n'ai jamais découvert Beckett ; il existait, comme Christophe Colomb n'a pas découvert l'Amérique non plus. »”
“« Un éditeur, c'est quelqu'un qui prend de temps en temps une décision d'édition. »”
“« Je ne me sens pas capable de vous faire lire. »”