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Jaccottet, Philippe

poète et traducteur

Philippe Jaccottet - Entretien (Du jour au lendemain)

Artesquieu · Jun 9, 2022 · partial coverage

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Coverage note: full (transcription automatique par endroits déformée, surtout les noms propres et les titres ; les titres douteux sont signalés ou omis)

Core ideas

L'entretien commence par la difficulté de Jaccottet à parler de lui-même : plus le temps passe, plus la prolifération des commentaires et des images renforce son désir de silence, parce que parler de ce qu'on écrit « augmente l'opacité déjà inhérente aux mots » et menace une immédiateté du rapport au monde à laquelle il tient ; commentés, on risque d'épouser le personnage qu'on vous impose et de se regarder dans un « miroir flatteur ». Il se dit pourtant très reconnaissant envers les professeurs et les étudiants qui ont fait connaître ses poèmes (davantage que la presse, où la poésie a une place minime), mais il lit leurs travaux pour les oublier presque aussitôt, de crainte d'encombrer son esprit et de perdre une fraîcheur « tellement difficile à conserver ». Il rappelle une phrase de Nietzsche selon laquelle on ne peut être à la fois écrivain et « héros de la culture », juge que trop de gens écrivent et parlent trop (des écrivains se commentent avant leur troisième livre), et se méfie de la complaisance qu'il décèle dans les confessions perpétuelles de Michel Leiris, tout en admirant Louis-René des Forêts quand sa souffrance remonte dans un style dépouillé. Il admet être aujourd'hui moins brouillé avec ses livres qu'en 1978 (les traductions l'amènent à les relire), plus « naturel » et plus indulgent : il a fait ce qu'il a pu avec la vie, l'expérience et les moyens qu'il avait.

Il décrit un doute profond, qui touche moins ses livres que « le sens de la vie » et la condition humaine, et qu'il reconnaît comme le moteur de son écriture : si la certitude le paralysait, il ne ferait que répéter des formules, et il n'aurait plus de nécessité d'écrire (il cite comme contre-exemple de nature opposée une figure qu'il admire, transcrite « Simone Veil », dont l'affirmation le frappe). Dans un texte de remerciement pour un prix (nom transcrit « Rambert ») repris dans « Une transaction secrète », il parlait de la « ridicule fragilité » des seules choses que l'on ait à dire, seuls éléments de réalité positive à opposer à la dégradation générale, au nihilisme. Il annonce deux livres, encore plus minces que d'habitude : l'un chez Fata Morgana, l'autre chez Gallimard (un choix de notes plus rigoureux des deux dernières années et un ensemble de poèmes qu'ouvre un poème dont le titre est transcrit « Et néanmoins »), où l'opposition entre le noir et le blanc est « plus dure que jamais » : la mort, toujours présente dans ses livres, est plus dure, mais les éclaircies de la vie quotidienne prennent plus de relief, sans qu'ils soient accordés ni maîtrisés. Il distingue ses poèmes les plus lumineux, « donnés » presque sans retouche (ceux de ses premiers recueils, vieux de près de quarante ans), de la prose, reflet d'une recherche qui voudrait aboutir par des détours à la grâce de ces poèmes ; la grâce est un bien qu'on ne doit pas rechercher mais attendre, et elle est « dans un rapport de force avec le doute ». Il compare sa posture à celle d'un homme dans un bateau qui se laisse aller au fil du courant mais garde une godille pour se diriger : passivité d'écoute et d'accueil du monde, sans trop de contrôle de la raison qui ne vient qu'après.

L'intervieweur lit un passage de lui sur le poème comme conciliation du limité et de l'illimité, du clair et de l'obscur, du souffle et de la forme, et Jaccottet l'illustre par les sonnets de Pétrarque (forme rigoureuse où l'on entend soudain « la respiration » du poète), par Baudelaire (« le plus grand poète français », dont la maîtrise formelle est nourrie du souffle, à la différence de Gautier) et par les excès inverses (le surréalisme, refus de toute forme, qui se perd dans le vide ; la poésie française du XVIIIe siècle, vidée de sens par la seule maîtrise). Il conclut sur la perte qu'il sent croître avec la prolifération des images, la raréfaction des lieux sauvages dans la région où il habite et la fraîcheur menacée, au point d'avoir parfois l'impression d'être « les survivants », tout en refusant de se faire passer pour un prophète de l'avenir.

Excerpts

“« Plus les années passent, plus la prolifération des commentaires et des paroles comme des images renforce mon désir de silence. Parler de ce qu'on écrit augmente l'opacité qui est déjà inhérente aux mots qu'on utilise. Ce que je crains toujours, c'est cette immédiateté que je voudrais conserver aussi longtemps que possible dans le rapport avec le monde. »”

“« J'avais un peu l'impression d'être quelqu'un dans un bateau sur une rivière, qui se laisse aller au fil du courant mais qui a tout de même une godille pour se diriger, pour corriger. [...] Les meilleurs poèmes que j'ai écrits m'ont vraiment été donnés comme ça, presque sans retouche. »”

“« Le souffle monte, s'épanouit, disparaît : il nous anime et nous échappe. Nous essayons de le saisir sans l'étouffer ; nous inventons à cet effet un langage où se combinent la rigueur et le vague, où la mesure n'empêche pas le mouvement de se poursuivre mais le montre, donc ne le laisse pas entièrement se perdre. »”