Sartre, Jean-Paul
▶ Watch on YouTubeCoverage note: partial (le transcript commence au milieu de la conférence et s'interrompt avant la fin ; transcription automatique par endroits très déformée, surtout dans les passages sur la bourgeoisie et le prolétariat, où certaines phrases sont impossibles à restituer ; seuls les arguments clairement intelligibles sont rapportés)
Core ideas
Une liberté concrète, non abstraite. Sartre soutient que l'écrivain est « responsable de la liberté humaine », mais précise qu'il ne s'agit pas de défendre des valeurs éternelles ni une liberté abstraite (une sorte de « pouvoir métaphysique de l'homme » qu'on trouve dans les traités de philosophie) : la liberté « se fait au jour le jour », dans des actions concrètes, par exemple lutter pour élever le niveau intellectuel d'un groupe, revendiquer des droits précis ou s'indigner contre une injustice déterminée. Se borner à écrire sur « la liberté en général » contribue, selon lui, à l'oppression, car on peut supprimer la liberté « au nom de la liberté ».
Une responsabilité qui change avec l'époque. Il retrace l'histoire : au Moyen Âge, l'écrivain-clerc pouvait « contempler le bien éternel » parce que la société, peu solidaire et dominée par l'Église et la monarchie, avait une idéologie ferme dont il était le gardien (tout en la dépassant malgré lui, puisque nommer une idéologie, c'est déjà la dépasser). Au XVIIIe siècle, l'écrivain participe à la liquidation d'une idéologie au sein d'une classe montante (Voltaire, Rousseau). Au XIXe, devant une bourgeoisie à l'idéologie libérale stable et un prolétariat qu'il ignore, il est « repoussé dans la contemplation des valeurs pures » : c'est l'art pour l'art, appel stérile à la liberté créatrice, qui permet à la fois de s'opposer à la bourgeoisie (on lui reproche son philistinisme, comme chez Flaubert) et de lui servir, en détournant la colère de la question de l'oppression. Il conclut qu'il n'y a pas de littérature « innocente » : l'irresponsabilité de l'écrivain est elle-même une position historique.
Aujourd'hui : littérature et démocratie, public élargi, contradiction. Sartre dit que l'expérience de l'Occupation a montré que la littérature est liée à la démocratie : on ne peut écrire librement qu'à des hommes libres, et lorsque la démocratie est attaquée par les armes, la littérature se défend aussi par les armes ; dans une société d'oppression, il n'y a plus de littérature (d'où, dit-il, la médiocrité des littératures fasciste allemande et italienne). Le public s'est élargi (presse, radio, cinéma, traductions), mais l'écrivain reste issu de la bourgeoisie et lu surtout par des bourgeois « de bonne volonté » (médecins, avocats, instituteurs) qui assistent à la liquidation de l'idéologie libérale. Il décrit une situation « contradictoire » : il est attaché aux principes de 1789 (habeas corpus, liberté de pensée), mais sait qu'ils sont une « mystification » pour des millions de gens tant qu'ils ne s'accompagnent pas d'une libération économique et sociale ; et la partie de la société ouvrière organisée (notamment, dit-il, le Parti communiste) ne lui laisse qu'un rôle de propagandiste, qui serait la mort de la littérature.
Fins et moyens, violence, silence des écrivains. L'écrivain, selon Sartre, est pris entre deux erreurs : condamner le machiavélisme au nom de la morale « en l'air » (et rester inefficace, voire servir sans le vouloir les puissances en place), ou accepter les moyens au nom de la fin (libérer les opprimés, les peuples colonisés ou occupés) en se jetant dans la violence sans pouvoir la juger. Il dénonce une « conspiration du silence » : certains écrivains se taisent sur l'URSS (déportations, traitement des élections) ou sur l'Angleterre en Palestine, d'autres sur l'Amérique, et personne ne s'élève contre la préparation d'une guerre. Il appelle à ne pas condamner la violence « a priori » mais à examiner, cas par cas, si elle est le minimum nécessaire pour atteindre une fin, et à distinguer une violence pure (il évoque des violences commises en Alabama, que le transcript déforme, et y voit l'expression d'une situation d'oppression) d'une violence utilisée comme moyen. Il conclut que la responsabilité de l'écrivain est de définir positivement la liberté concrète et le socialisme qui la réaliserait, de se placer du point de vue des opprimés pour juger la violence, de refuser la guerre comme moyen, et de réfléchir au rapport de l'éthique et de la politique ; il ajoute que les écrivains européens, dont les pays ont perdu leur place dans le concert mondial, doivent agir comme « relais » auprès des écrivains étrangers, d'où l'utilité d'un organisme comme l'UNESCO.
Excerpts
“« La liberté se fait au jour le jour : elle est dans des actions concrètes où elle est impliquée. »”
“« Il n'y a pas de littérature innocente [...] on ne parle pas, on n'écrit pas innocemment. »”
“« Il s'agit de réfléchir au problème de la fin et des moyens, ou encore au problème du rapport de l'éthique et de la politique : c'est le problème de l'époque, et c'est le nôtre. »”