Kristeva, Julia
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Julia Kristeva se livre, dans le cadre de sa maison de l'Île de Ré qu'elle partage avec Philippe Sollers et leur fils David, à une réflexion sur son propre rapport au mouvement et à la fluidité, qu'elle relie directement à son parcours biographique : née et élevée en Bulgarie communiste, elle décrit avoir traversé, dans ce régime oppressif puis dans l'exil linguistique vers la France, des expériences qu'elle qualifie de « petites morts » successives — une survie qui l'aurait placée durablement « au bord » des choses plutôt que dans une position fixe, image qu'elle file à travers la métaphore de l'eau et des vagues de l'île, et qu'elle rapproche explicitement de l'expérience mystique de Thérèse d'Ávila, sur laquelle elle a récemment travaillé (Thérèse mon amour). Elle revient sur l'influence contrastée de ses parents — un père religieux et littéraire, féru de Dostoïevski, une mère rationaliste et darwinienne mais réduite au foyer — dont elle dit avoir hérité un goût précoce pour la pensée abstraite (elle raconte avoir remporté, enfant, un concours de dessin sur le thème « qu'est-ce qui va le plus vite au monde » grâce à une idée soufflée par sa mère : la pensée elle-même, représentée par un bonhomme de neige fondant sous un Spoutnik). Elle relie cette empreinte maternelle à sa position singulière au sein du féminisme de 1968, dont elle dit s'être tenue à distance de la posture « phallique » d'affirmation égalitaire, préférant une forme de retrait qu'elle revendique comme une force plutôt qu'un effacement.
Elle retrace ensuite son parcours intellectuel : douée en mathématiques, empêchée par le statut non communiste de ses parents de poursuivre en sciences dans le système soviétique, elle s'oriente vers les lettres françaises, puis vers les théories structuralistes et formalistes (Jakobson, Lévi-Strauss) à son arrivée en France, où elle rejoint le cercle de la revue Tel Quel autour de Philippe Sollers. Elle explique son évolution progressive d'une théorie sémiologique perçue comme insuffisamment transmissible vers une pratique combinant psychanalyse (après sa propre analyse), écriture romanesque (Les Samouraïs, où le personnage d'Olga la représente) et essais plus littéraires que théoriques (Histoire d'amour, Pouvoirs de l'horreur). Elle détaille la genèse de son concept d'abjection, forgé un matin pour rendre compte de sa lecture de Céline — une langue à la fois sensoriellement extrême et porteuse d'horreur pamphlétaire — et le présente comme une manière de faire dialoguer le concept théorique avec la matière sensible du texte, plutôt qu'une interprétation psychanalytique classique à la Freud. Elle situe sa propre contribution comme un prolongement critique de Freud : là où il aurait insuffisamment exploré la dimension archaïque et maternelle du langage (rythme, allitération), sa notion de « chora » chez des auteurs comme Mallarmé, Lautréamont, Proust ou Colette viserait précisément cette strate de sens antérieure au mot et à la syntaxe.
L'entretien se clôt sur des réflexions plus personnelles : son identité européenne vécue comme diversité plutôt que comme origine fixe (elle évoque la fête bulgare de l'alphabet cyrillique, sa fascination pour l'héritage grec via Jean-Pierre Vernant, et une conception de l'identité européenne comme interrogation permanente plutôt que comme culte identitaire, à la différence d'autres traditions), ainsi qu'une description contemplative de la lumière si particulière de l'Île de Ré, associée à un sentiment de paix et de retrait du monde qu'elle qualifie explicitement de forme de paradis.
Excerpts
“« Quand on sort d'un régime communiste, avec toutes les violences que cela suppose [...] on survit, c'est comme si on avait traversé la mort [...] et le fait d'avoir vécu l'exil, de passer d'un pays à l'autre, de changer de langue [...] là aussi la mort est passée. »”
“« C'est un matin, en me réveillant, que le mot d'abjection s'est imposé à moi, qui renvoie à des états archaïques de l'enfant où les relations avec le dehors sont des relations de fascination et de peur en même temps [...] c'est une manière d'entrer comme l'eau rentre dans la terre. »”
“« L'Europe est le seul endroit au monde où l'identité n'est pas un culte mais un objet d'interrogation [...] nulle part au monde nous n'avons ça, partout les identités deviennent des cultes, et les cultes sont faits pour se battre les uns contre les autres. »”