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de Certeau, Michel

historien

Michel de Certeau - Entretien (Histoire d'une société malade d'elle-même)

Artesquieu · Nov 7, 2022 · partial coverage

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Coverage note: full (transcription automatique approximative)

Core ideas

Certeau commence par distinguer sorcellerie et possession, deux phénomènes qui se sont suivis et croisés. La sorcellerie, apparue à la fin du XVIe siècle et au début du XVIIe, est une vaste épidémie surtout rurale : le sorcier est un paysan analphabète, jugé brutalement par des magistrats venus de la ville, qui lui apprennent souvent qu'il est possédé, dans le climat des sabbats et des cauchemars. La possession, elle, introduit un troisième terme : à côté du juge et du sorcier, la possédée, qui n'est pas la coupable mais la victime, objet de pitié et de spectacle ; elle se déroule dans des villes, chez des gens cultivés de niveau comparable à celui des juges, reste rare (Aix, Loudun, Évreux, Nancy) et donne accès à un langage cultivé : on entend le diable de la possédée, alors qu'on n'entend jamais celui du sorcier, dont c'est le juge qui parle.

Il décrit Loudun comme un grand théâtre où une société met en scène sa propre tragédie, l'instabilité de ses cadres sociaux, de ses références intellectuelles et de ses critères de jugement. Le premier enjeu est le conflit entre catholiques et protestants, d'abord vécu de façon sanglante dans les rues puis « sur le mode théâtral » de la possession : l'éclatement d'une religion homogène ouvre la possibilité d'un troisième terme, scepticisme ou pouvoir politique, et l'affaire se termine par l'apparition de la raison d'État qui l'emporte sur la religion. L'histoire commence comme un roman fantastique : des fantômes nocturnes vus par deux religieuses d'un jeune couvent d'ursulines, dans une petite ville close qui venait de connaître la peste (1632), pleine de morts, de souvenirs pénibles et de ragots ; l'affaire d'Aix (1609-1611), racontée dans un livre célèbre, fournit un « canevas » de commedia dell'arte. Les personnages se mettent en place : une trentaine de jeunes religieuses (18 à 25 ans) dont la supérieure, Jeanne des Anges, « star » de ces possédées ; des exorcistes de plus en plus nombreux, dont les rites se déplacent de la chambre de la prieure à la chapelle, à l'église puis à la place publique ; l'accusé, Urbain Grandier, curé brillant, séducteur, libre d'esprit et sceptique ; puis un public croissant de magistrats, de médecins locaux ou venus de Tours, de Paris, d'Angleterre ou des Pays-Bas, de théologiens, d'érudits et de curieux.

Sur le langage de la possession, Certeau relève que le diable est censé parler latin, hébreu, grec, ou une langue étrangère à la possédée, et que cette langue est inconsciente : dès que la religieuse reprend son esprit et parle français, tout s'effondre, on passe à une autre possédée (une « topographie du diable »). À l'insuffisance de la langue intellectuelle pour dire une contestation obscure (l'ébranlement des certitudes) répond un langage du corps : gestes, transpiration, langue tirée, marche sur la tête, qui forment un vocabulaire que théologiens, médecins et public apprennent à déchiffrer, les religieuses cessant d'exister comme personnes. Il interprète aussi la possession comme une rébellion déguisée de femmes : le XVIIe siècle est un « siècle des femmes », et ces jeunes ursulines d'avant-garde, minoritaires face aux prêtres, ont pu, sous le déguisement du diable, gifler l'exorciste, railler les capucins ou les magistrats ; à Nancy, c'est le médecin, autre forme de savoir « viril », qui est visé.

Certeau relie enfin Loudun à Descartes (Discours de la méthode), au libertinage érudit et à l'esprit baroque : trois formes de la contestation d'un système intellectuel en train de s'effondrer, avec la même question (peut-on être sûr de la réalité de ce qu'on voit ? l'aveugle qui touche avec un bâton). À Loudun, le seul discours qui finit par s'imposer est politique (« laïcisation des démons »), la spiritualité (Jean-Joseph Surin) devenant un réseau marginal. Il en tire une leçon pour l'histoire d'aujourd'hui : il n'existe pas de rationalité unique disant ce qu'est la réalité, mais différents types d'interprétation (démographique, économique, littéraire, psychanalytique) que la réalité rend possibles sans qu'aucun ne l'englobe ; entre les documents et son interprétation, la réalité est un « troisième terme », qui garde un aspect mystérieux qui échappe à toute rationalité.

Excerpts

“« La possession, c'est un grand théâtre, mais si on donne au mot théâtre toute sa force, c'est la façon dont une société entière a mis en scène sa propre tragédie, et cette tragédie, c'était l'instabilité des cadres sociaux, des références intellectuelles, des critères de jugement : au nom de quoi parler, au nom de quoi juger. »”

“« Il n'est pas surprenant que se soit constitué un langage fait avec les parties du corps. Le corps devient le relais du langage intellectuel. [...] Il y a une série de gestes qui représentent comme les lettres d'un alphabet ou comme des mots, un vocabulaire, et on peut repérer des significations. Mais elles n'existent plus comme femmes. »”

“« Le rapport entre les documents de l'époque et l'interprétation que je donne établit deux termes, et la réalité, c'est un troisième terme. [...] Ce qui s'est passé se trouve entre les deux, comme ce qui a rendu possibles les documents et ce qui rend possible mon interprétation. Il y a un aspect mystérieux dans la réalité même, qui échappe toujours à une rationalité. »”