Gauchet, Marcel
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Gauchet retrace d'abord son parcours : fils d'un cantonnier et d'une couturière du bocage normand, enfant de chœur, « miraculé de l'école républicaine ». Selon lui, ce qui a décidé de son destin n'était pas la mécanique de la reproduction sociale mais l'attitude de maîtres qui s'intéressaient au devenir de leurs élèves (école primaire, collège, École normale d'instituteurs de la Manche) ; il en tire que l'école fonctionne bien quand elle est aussi un système d'information et de prise en charge des familles populaires, qui n'ont pas les clés de l'orientation, et qu'une école pourrait être socialement plus juste en intégrant cette conscience de sa mission. Il objecte à la théorie bourdieusienne de la reproduction qu'il croit plus au « hasard miraculeux » des rencontres.
Il se présente comme philosophe de la politique, qui aborde l'objet politique avec une visée philosophique large, enracinée dans une « anthropologie philosophique » : comme la liberté caractérise l'individu, la politique serait son équivalent collectif, la capacité d'une collectivité de se donner un monde commun et de le maîtriser face aux aléas, ce que la démocratie réalise en remettant la lutte pour le pouvoir entre les mains de tous. Il découvre la politique par l'École normale, la guerre d'Algérie, puis le militantisme d'extrême gauche de la génération 68, dont l'effort de désengagement lui a appris une compréhension supérieure de l'action politique.
Sur le moment présent, il décrit un cycle : Mai 68 comme sommet de politisation, l'alternance de 1980, puis une longue période néolibérale et mondialisée où l'économie prime et où l'on gère techniquement les intérêts, remplacée aujourd'hui par un retour du politique, que la pandémie a accéléré ; il estime avoir eu raison, contre la « fin de l'histoire », d'annoncer ce retour. Il rappelle la singularité française : un « laboratoire politique » issu de la Révolution (les Français cherchent le meilleur régime, les Anglais le « moins mauvais », les Américains ont leur propre exemplarité), non sans « naïveté universaliste » et donneuse de leçons. Il constate que l'identité de droite est devenue avouable (là où Alain disait qu'on n'était pas de gauche quand on se disait « ni de droite ni de gauche »), que la droite se définit par le scepticisme envers le pouvoir de la volonté collective et la gauche par la foi dans la capacité de changer le cours des choses, ce qui a conduit à des projets « prométhéens ».
Sur Emmanuel Macron, il voit dans l'élection de 2017 une réponse à l'épuisement du système d'alternance entre gauche et droite de gouvernement, un homme de « circonstance » qui a su déchiffrer une attente collective, et qui a dit « de droite et de gauche » plutôt que « ni droite ni gauche » ; il soutient que le vote n'est jamais une loterie, que chaque vainqueur de la Ve République (comme Giscard d'Estaing après 68) a perçu une aspiration collective, et que le talent politique est de la déchiffrer. Sur la gauche, il juge qu'elle est arrivée au bout d'un cycle qui n'est pas propre à la France : sans projet de contrôle public de l'économie, ne lui reste que la redistribution, et elle doit entreprendre un long travail théorique. Sur les migrations, il estime que la candidature d'Éric Zemmour ne témoigne pas nécessairement d'une crise xénophobe, mais d'une attente de traitement raisonnable et digne d'une question que le gouvernement a écartée ; la tâche de la démocratie est de l'intégrer au débat public pour la « pacifier » (sans solution simple ni démagogie) plutôt que de la refuser ou de l'hystériser, et il parie que les Français demandent une sortie de crise.
Excerpts
“« La variable qui n'était pas institutionnelle mais qui était capitale, c'était l'attitude des maîtres : à tous les niveaux, ils s'intéressaient au destin social de leurs élèves. [...] L'école fonctionne bien quand elle est aussi un système d'information et en quelque sorte une prise en charge du destin des enfants qui lui sont confiés. »”
“« La condition humaine se caractérise par la liberté, par la capacité spécifique de l'humanité d'échapper à l'orbite de l'instinct. Et bien je dirais que la politique est l'équivalent dans le registre collectif de cette liberté dans l'ordre individuel : c'est le moyen par lequel des collectivités se donnent un monde commun et le maîtrisent dans toute la mesure du possible face aux aléas qui l'affectent. »”
“« En démocratie, on parle de tout, et le but du processus démocratique est précisément d'arriver à une certaine vérité sur les préoccupations collectives, en essayant de les mettre dans un langage acceptable. [...] Le travail politique, c'est de l'intégrer dans le mécanisme démocratique, de manière à la pacifier : c'est la recette démocratique par excellence. »”