Echenoz, Jean
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Core ideas
L'entretien s'ouvre sur une phrase de Joseph Conrad (nouvelle « Un sourire de la fortune ») que cite Echenoz dans le livre : il est difficile, dans une description ou dans un récit, de « mettre chaque chose à sa place exacte ». Echenoz explique que ce texte est né d'une demande de description d'un lieu banal, un paysage de la Mayenne, écrit en réalité au Brésil (c'est la seule chose qu'il ait réussi à écrire pendant trois mois) : il s'agissait de tester une méthode de description, sans fiction, « à la fois froide et forcément émotive », en sachant que la réalité en cache toujours une autre (le troupeau de vaches qu'on perd de vue et qu'on retrouve dans la même position) : toute description est une sélection dans le visible, donc dans ce qui reste caché. Tous les textes du recueil partent d'un lieu (même ceux qui partaient d'un personnage, comme l'épisode de l'amiral Nelson) et d'un rapport où l'environnement joue un rôle déterminant ; ils sont issus de demandes ou de commandes (une exploration du Bourget en banlieue parisienne, une Babylone d'après les récits d'un voyageur dont le nom est mal transcrit et qu'il avait lus dans sa jeunesse, un oratorio de Haendel sur le livre de Daniel). Il ne retient que sept textes, ceux qu'il a eu le plus de plaisir à écrire et qu'il peut relire sans honte.
Sur son travail, Echenoz refuse la « psychologie » des personnages (il n'a « aucun talent pour ça » et ne l'aime pas) : il préfère décrire un rapport au monde et utilise les références au quotidien comme « marqueurs » qui définissent des personnages. Il compare Un an à un long plan-séquence qui suit un personnage en dérive à travers la France. Interrogé sur la part du jeu, il distingue play (activité spontanée) et game (jeu à règles) : le texte devient une sorte d'organisme qu'on entretient, qui réclame des ajustements, des coupes, des précisions, mais qu'il a du mal à appeler « travail » parce que c'est « ce qui [lui] plaît le plus ». Le titre renvoie à la reine des fourmis (« un travail de fourmi ») : à mesure que ce travail s'accomplit régulièrement, les choses s'organisent. Il explique que la commande est un moteur car elle propose quelque chose d'impossible auquel il faut trouver des points d'attache, que la forme « coexiste avec l'invention », et que pour décrire il lui faut une image mentale, photographique ou cinématographique, d'où un rapport avec la rêverie : il trouve beau que le lecteur devienne « l'auteur du livre qu'il lit » (il raconte qu'un lecteur lui a résumé un passage en changeant lieu et sexe des personnages, sans qu'il se sente trahi).
Il précise qu'il préfère le mot « récit » à « nouvelle » (il se dit peu lecteur de nouvelles, hormis Conrad et James) et que ces textes tiennent la fiction à distance, comme un éloignement du « protocole » du roman. À la question de la « place exacte » que lui prête Conrad, il répond qu'elle est mobile et « imaginaire » : on trouve une ligne, et par rapport à elle une place exacte pour les objets, lieux et personnages, geste qui consiste à mettre de l'ordre en jouant avec, sous le signe de la fantaisie. Sur la noirceur toujours proche, il dit la suggérer mais garder de la distance, et que le travail de la langue lui donne l'impression de « recevoir un peu de lumière », ce qui « donne de la lumière à [ses] journées ».
Excerpts
“« Une description à la fois froide et forcément émotive, parce qu'on ne peut pas faire quelque chose de froidement topographique : on essaie d'approcher le plus exactement possible ce qu'on voit, la réalité qui est là devant, et en même temps on sait que cette réalité en cache toujours une autre. Il y a cette part d'invisibilité [...] c'est de toute façon une sélection dans le visible. »”
“« C'est quelque chose du désir un peu immédiat de composer un texte et de jouer avec lui. Il devient une espèce d'organisme qu'on entretient, de façon souvent inconsciente, et qui réclame constamment des ajustements, des coupes, des précisions. [...] J'ai du mal à appeler ça travail, parce qu'au fond, pour parler de façon un peu solennelle, c'est ce qui me plaît le plus. »”
“« Le lecteur ne lit pas seulement avec ses yeux, il lit avec les constructions qu'il peut imaginer. Il m'est arrivé qu'on me raconte un épisode de l'un de mes livres en ayant absolument changé le lieu, le sexe des personnages. Je trouvais ça absolument formidable que la lecture provoque une espèce de réécriture interne. Je ne me sentais pas du tout trahi, au contraire. »”