Dard, Frédéric
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full (les cinq émissions : enfance et études, débuts à Lyon, naissance de San-Antonio, littérature populaire et écriture, enlèvement de sa fille)
Core ideas
Dard raconte d'abord son enfance : né à Bourgoin-Jallieu, fils d'un entrepreneur de chauffage central ruiné par la crise des années 1930, il garde le souvenir de la vente aux enchères du mobilier familial, et surtout d'un petit fauteuil d'osier de sa jeune sœur, qui lui a inspiré un « défi » et un désir de revanche (« je reviendrai ici, je serai riche et puissant ») : le « petit panier d'osier » le hante à chaque retour. Il évoque ses parents (un père bricoleur qui encourage ses envies d'écrire, une mère inquiète mais aimante) et une grand-mère paternelle qui lui a appris à lire en lui lisant des livres jusque tard dans la nuit et qui a « planté la graine » de sa vocation. Il décrit les débuts de la TSF (un poste à galène bricolé par son père), l'opéra de Lyon pris du « poulailler », qu'il juge grotesque quand on chante le quotidien, les cinémas de quartier, puis des études de comptabilité à La Martinière, dont il ne retient que la définition du commerçant, et où il lit Zola, Tolstoï, Stendhal, Flaubert (Madame Bovary, grâce à un professeur de français) ; Céline reste pour lui « le patron ».
Il entre dans le journalisme à seize ans, par un mensuel lyonnais dont le directeur, Marcel Grancher, lui confie d'abord l'encaissement de la publicité (traites), puis la rubrique cinéma et un premier article sur un âne de la place Bellecour. En 1940, il tente de s'engager avec des camarades et assiste à l'arrivée des premiers Allemands à Lyon. Ses premiers livres sont des plaquettes (dont une imprimée à son compte) et un roman primé à Lyon. Monté à Paris après la Libération, il publie une nouvelle à la manière de Peter Cheyney, ce qui conduit un éditeur lyonnais à lui commander une série ; il invente le pseudonyme « San-Antonio », mais le premier titre se vend à peine (365 exemplaires) et est soldé. Armand de Caro, qui vient de fonder le Fleuve noir, découvre un exemplaire chez un soldeur et le contacte ; le succès est lent (50 000 exemplaires la deuxième année, 125 000 la suivante), après un échec au théâtre (une adaptation de Carco éreintée par la presse) qui le décourage. En 1988 il a écrit environ 146 San-Antonio, tirés chacun à plus de 600 000 exemplaires.
Sur son écriture, il dit écrire pour se divertir lui-même d'abord (« mon propre test »), par goût des mots et des personnages, jamais pour une cible de public ; il ne relit jamais ce qu'il a écrit ; il invente des mots (« revaler ») et une syntaxe elliptique, refuse l'argot de documentaliste, tutoie le lecteur (influence de l'humoriste Roger Nicolas), mêle grossièreté (« coup de moulin à poivre ») et « petit nuage de poésie » et reconnaît une mélancolie viscérale et un fond de « philosophie de bistrot » sur la mort et la misère d'homme. Il défend la littérature populaire, qu'il juge de plus en plus reconnue (San-Antonio dans des manuels scolaires, un sujet de bac), refuse la Pléiade et l'Académie française (la soif d'honneurs serait une « déperdition de virilité ») et dit que ses lecteurs sont son seul titre de noblesse ; il explique son rapport à Jean Bruce (dont il n'a pas lu les livres) et à Michel Audiard (admiration, puis complicité). Il parle de son rapport aux hommes politiques comme concurrents d'« amuseurs », de Mitterrand amusé de figurer dans un roman, et enfin, longuement, de l'enlèvement de sa fille en 1983 par un cameraman de la télévision suisse venu filmer ses tableaux : une expérience de trois jours de cauchemar, retrouvée en bonne santé avec la rançon, qui l'a marqué durablement, a changé ses San-Antonio suivants et l'a troublé parce qu'il avait écrit, avant les faits, un roman sur un enlèvement d'enfant ; il a refusé de s'interpréter lui-même et n'a pas vendu ses tableaux.
Excerpts
“« Ce fauteuil qui symbolisait ma sœur, qui symbolisait le foyer, la douceur de la nouvelle venue, de voir le vendre, il y a une espèce de cruauté, et puis le plus cruel de tout, c'est l'indifférence dans laquelle tout ça se déroule. [...] Je me suis lancé un défi : je me suis dit, un jour je reviendrai ici, je serai riche et puissant. [...] Chaque fois que je repasse dans mon pays natal, il y a toujours le petit panier dans ma tronche. »”
“« J'écris pour divertir, ne jamais emmerder les gens. Le divertissement commence par moi : si je ne me divertis pas en écrivant, pourquoi les autres se divertiraient-ils ? Je suis mon propre test. [...] J'écris par besoin, par goût des mots, par soif des personnages. »”
“« L'ordre de noblesse, c'est mes lecteurs ; l'ordre de noblesse, c'est mes tirages, je n'en ambitionne pas d'autre. Combien de gens sont couverts d'honneurs et n'ont pas de lecteurs ? Moi, j'ai 600 000 lecteurs : qu'est-ce que je peux souhaiter de plus somptueux ? Je pense que la soif des honneurs gagne l'homme à partir d'un certain âge, et que cette soif est inversement proportionnelle à sa virilité. »”