Maurois, André
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Maurois commence en disant que les œuvres d'Alain sont son « livre de chevet » (il a fait lire les Propos sur le bonheur à des centaines d'amis, guéris selon lui d'angoisses), un livre « le plus facile sans l'être trop » et une introduction à l'œuvre. Pour Alain, le bonheur est « le premier devoir de l'homme » : le malheur, l'ennui et le désespoir sont « dans l'air que nous respirons », et celui qui se procure du bonheur fait « l'offrande la plus belle et la plus généreuse aux autres ». On devrait enseigner aux enfants l'art d'être heureux, dont la première règle est de ne jamais parler de ses malheurs présents (« les plaintes sur soi sont vaines »), car la tristesse est « un poison » ; le monde serait merveilleux si chacun « mettait de son bois au feu au lieu de pleurnicher sur les cendres ».
À l'objection que des circonstances extérieures (maladie, pauvreté, calomnie, guerre) rendent le bonheur impossible, il répond en distinguant les maux réels des maux imaginaires (le vertige, la colique du candidat, l'amoureux qui interprète un visage sombre alors que la bien-aimée a « une ceinture trop serrée ») et en citant des exemples : le philosophe ancien naufragé qui « porte toute sa fortune avec lui » ; la reine Elizabeth (selon son récit) lui disant en 1940, à Londres, après la perte de sa maison, que « lorsqu'on a tout perdu, il reste encore presque tout » (affections, culture, plaisir du travail, espérances) ; Unamuno écrivant à Primo de Rivera « vous m'avez laissé le soleil, l'amour vrai et la liberté ; merci, général » ; Roosevelt, Bergson et Alain qui supportaient la maladie « sans plainte ». Il invoque la « forteresse intérieure » : si elle est bien défendue, le bonheur peut survivre à tout, tandis qu'un homme qui veut se tourmenter se tourmentera (le jaloux de La Prisonnière de Proust). L'amour « embellit tout ce qu'il voit », comme Rembrandt baigne les échoppes de lumière jaune ; aimer, c'est vivre pour autre chose que soi, ce qui clarifie le devoir, car la méditation sur soi est stérile.
Les éléments du bonheur sont simples (un travail qu'on aime, l'amour, les enfants), mais il faut une décision (Descartes : « le bonheur est un décret »), ce que certaines époques refusent en cultivant « la laideur, l'horreur, la tristesse », contrairement à Tolstoï, Balzac ou Beethoven qui peignent aussi ce que la vie a de beau, sans « optimisme de commande » ni « pessimisme de commande ». La joie est « dans l'action et dans la création » ; il critique ceux qui disent « il faut que cela change » : il faut d'abord que je change, car la France n'est que la somme des Français (« si chacun balaye devant sa porte, la rue sera bientôt propre »). Il conseille de vivre dans le présent, sans ruminer le passé (Spinoza : « le repentir est une seconde faute ») ni anticiper l'avenir (l'anecdote de l'ami d'Alain sauvé de la noyade : la réalité était « moins terrible que l'anticipation »). Il insiste sur la « mécanique corporelle du bonheur » : la colère, l'impatience ou la peur viennent souvent du corps (offrir un siège à un homme resté debout, sourire, hausser les épaules, la prière à genoux comme gymnastique, les rites qui imposent la dignité, la politesse devant des étrangers contre une « famille trop indulgente »), et il propose de « mimer » le bonheur plutôt que de jouer la tragédie du désespoir.
Il conclut que le bonheur d'Alain n'est ni « optimisme doctrinal » à la Pangloss ni résignation, mais un bonheur d'action et de volonté, une « philosophie stoïcienne » : « vouloir n'est pas rêver, vouloir, c'est oser, travailler, persévérer » ; il y a de l'héroïsme à construire son bonheur « en dépit des événements hostiles » (comme l'hymne à la joie de Beethoven sourd), et il termine en récitant le poème « Si » de Kipling, qu'il a traduit : « tu seras un homme, mon fils », ajoutant « un homme heureux : ce qu'il fallait démontrer ».
Excerpts
“« Le bonheur, j'entends celui que l'on conquiert pour soi, est en même temps l'offrande la plus belle et la plus généreuse aux autres. On devrait, disait-il encore, enseigner avant tout aux enfants l'art d'être heureux. La première règle serait de ne jamais parler aux autres de ses propres malheurs, présents ou passés. [...] Merveilleuse serait la société des hommes si chacun mettait de son bois au feu au lieu de pleurnicher sur les cendres. »”
“« Si vous avez su construire en vous-même une forteresse intérieure, le bonheur peut survivre alors même que tout le reste est au pouvoir de l'ennemi. Et si cette forteresse intérieure est bien défendue, les circonstances qui rendent le bonheur impossible sont très rares. [...] Lorsqu'on a tout perdu, il reste encore presque tout : il reste les affections, la culture que l'on peut posséder, le plaisir du travail, les espérances. »”
“« Rien n'est impossible, dit Alain : jetez-vous dans l'action présente et dans la limite des forces humaines, vous obtiendrez ce que vous voulez. Vouloir n'est pas rêver : vouloir, c'est oser, c'est travailler, c'est persévérer. [...] Il y a héroïsme à construire son bonheur en dépit des événements hostiles. »”