Aron, Raymond
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Raymond Aron revient sur le titre de son livre d'entretiens, Le Spectateur engagé, dont l'idée remonte selon lui à 1931 : concilier sa vocation philosophique de penser l'histoire et sa passion pour la politique active, tout en reconnaissant les limites de l'objectivité de quiconque est à la fois spectateur et acteur de son temps. Il précise que ces entretiens, menés par Missika et Wolton pour un documentaire télévisé sans intention initiale de publication, ont pris une liberté de parole inhabituelle précisément parce qu'il savait le script destiné à être coupé — jusqu'à ce que ses interlocuteurs proposent d'en tirer un livre. Missika et Wolton expliquent avoir choisi Aron pour sa position d'observateur privilégié de la vie intellectuelle et politique française depuis 1930, et pour avoir « eu raison avant les autres » sur de nombreux sujets malgré son rejet quasi unanime par la gauche (pour son anticommunisme) et l'incompréhension d'une partie de la droite (notamment pour son soutien à l'indépendance algérienne).
Aron revient sur l'accueil très clivé de son livre L'Opium des intellectuels (1955), critique de l'existentialisme sartrien et de sa complaisance envers l'URSS stalinienne, unanimement attaqué de l'extrême gauche au centre-gauche mais soutenu à droite — le seul de ses livres, dit-il, dont la réception fut entièrement déterminée par l'affiliation idéologique. Il nuance toutefois l'idée d'une hostilité systématique en rappelant que sa prise de position pour l'indépendance algérienne (exposée dans La Tragédie algérienne) a suscité un accueil transversal, soutenue par des milieux traditionalistes et conservateurs mais attaquée par des titres réputés libéraux comme L'Express. Il détaille sa méthode d'analyse politique fondée sur la prévision des conséquences plutôt que sur la prescription de solutions (illustrée par ses articles sur la crise monétaire après la rupture du lien dollar-or en 1971), et revendique une posture de sobriété stylistique délibérée, refusant l'invective et la complaisance dans l'expression de l'indignation — un choix qu'il relie explicitement à son expérience personnelle à Londres pendant la guerre, où il refusait, dit-il, d'étaler un héroïsme depuis un lieu relativement sûr, et où il défendait, en tant que rédacteur de la revue La France libre, une position modérée envers ceux restés en France sous Vichy, par souci de ne pas rendre impossible la réconciliation future entre les deux camps militaires français.
Sur la guerre d'Algérie, Aron explique avoir jugé inévitable et publiquement affirmé la nécessité de l'indépendance dès la parution de son livre, avant de considérer que son rôle de commentateur ne consistait pas à répéter indéfiniment la même prise de position mais à chercher, de façon empirique, les conditions politiques rendant possible cette issue — position qu'il oppose explicitement à celle des signataires du Manifeste des 121 appelant les jeunes à déserter, qu'il juge irresponsable venant d'intellectuels trop âgés eux-mêmes pour être concernés (il raconte avoir personnellement dissuadé des professeurs de Harvard de signer un texte comparable). Interrogé sur le fait de ne pas avoir davantage insisté sur la torture en Algérie ou sur la question juive à Vichy, il défend l'idée que la dénonciation morale, bien que nécessaire, importe moins selon lui que la contribution effective à la résolution du conflit. Il refuse également la thèse d'un véritable « partage du monde » à Yalta, expliquant que la rupture entre Alliés occidentaux et Union soviétique s'est faite sur la conduite soviétique en Pologne, et que la démobilisation américaine de 1945 rendait pratiquement impossible, dans une démocratie, un revirement d'alliance immédiat contre un partenaire de guerre.
L'entretien se referme sur une réflexion de Missika et Wolton, dans laquelle Aron incarnerait un type rare d'intellectuel oscillant délibérément entre la position de l'acteur responsable et celle du critique — contrairement à la plupart des intellectuels français de gauche, jugés étrangement silencieux depuis l'arrivée au pouvoir de François Mitterrand en 1981, faute de savoir concilier leur adhésion politique passée avec une critique désormais nécessaire de l'action gouvernementale.
Excerpts
“« Je ne disais jamais ce qu'il fallait faire [...] mais sur un certain nombre de questions importantes, je ne me suis pas trompé sur les conséquences probables de tels ou tels événements. »”
“« Je trouvais toujours indécent ceux qui étalaient leur héroïsme sans être sur le champ de bataille [...] je me suis toujours imposé un style aussi discret que possible [...] il fallait faire comprendre, avec le minimum de vitupération et d'injure. »”
“« Il n'y a pas eu de manière acceptée officielle le partage du monde, et même pas le partage de l'Europe, puisque la rupture entre les États-Unis et l'Union soviétique s'est faite essentiellement sur la manière dont les Soviétiques se conduisaient en Pologne. »”