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Muray, Philippe

écrivain, auteur d'« Exorcismes spirituels III », aux Belles Lettres

Philippe Muray - Entretien (Malaise dans la civilisation)

Artesquieu · Jun 9, 2022 · partial coverage

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Coverage note: full (transcription automatique par endroits déformée, surtout les noms propres et certaines phrases ; l'attribution des répliques entre les deux invités n'est donnée ici que lorsqu'elle est claire)

Core ideas

Le présentateur part de Freud (« Malaise dans la civilisation », 1927 dans le transcript) : au lieu de la répression sexuelle, c'est en 2002 la jouissance et le démantèlement de l'ordre moral qui sont à l'ordre du jour. Charles Melman décrit une société « parfaitement heureuse » où le droit protège la possibilité pour chacun de réaliser son désir, sa fantaisie : une « démocratisation des jouissances », sans précédent, qui montre que Freud (comme Marx : « à chacun selon son besoin », dans une société capitaliste) a « gagné ». Pourtant, dans son cabinet, il constate d'autres pathologies : des jeunes au parcours social et intime brisé, aléatoire, ne sachant pas d'où ils viennent, sans incertitude sur leur identité sexuelle mais plutôt une ambivalence, et surtout la dépression, liée à l'obligation de montrer à son entourage que l'on jouit correctement. Le sujet de l'inconscient, porteur d'un désir qu'il fallait dissimuler, laisse place à un désir exhibé sans restriction, et l'identité profonde du sujet disparaît (« nos semblables sont devenus transparents »). Il parle d'une « économie psychique » organisée non plus par le refoulement mais par l'exhibition de la jouissance, et d'« hommes sans gravité » : toujours en mouvement (les « rollers », un petit garçon de trois ans et demi qui fuit sans cesse dans sa crèche), à qui manque une trajectoire stable, une perte organisatrice du désir (le complexe d'Œdipe) que la mode du cognitivisme et le discrédit de cette référence rendent plus difficile à trouver ; il espère que la parole, quand ils la demandent, peut encore opérer.

Philippe Muray dit travailler sur le discours manifeste de l'époque plutôt que sur l'inconscient. Il y décrit une « industrie de l'éloge » médiatique qui enveloppe tous les bouleversements, même les plus burlesques ou effrayants, comme un tissu par lequel l'époque se tresse des couronnes pour interdire l'étonnement, la critique et la distance ; cet ordre nouveau se dit « rebelle », reprend le vocabulaire de la révolte et dirige sa critique contre l'« ancien monde ». Il lit un article de Libération sur des « rollers » où un homme âgé, décoré de la Légion d'honneur, injurie la foule en rappelant qu'il a fait de la Résistance : la scène est traitée comme une image d'Épinal du « vieux con » du monde ancien, ce qui sert à ne pas s'interroger. Il relève aussi les jeunes « anti-lepénistes » du faubourg Saint-Antoine qui déclarent au lendemain du 21 avril que Le Pen les a « réveillés », il évoque les raves (dont une, selon un article de presse régionale, aurait causé la mort de cinq cents poulets d'un élevage contigu, sans que les écologistes ou les amis des animaux ne protestent) et assume sa « violence verbale » envers un monde qu'il juge caricatural en essayant de lui donner des noms, à la manière de Rabelais.

Sur « Loft Story », Melman y voit une invention remarquable qui transforme la population en jury, exigeant de chacun un déshabillage de l'intimité, et rapporte une émission où des personnes de plus de soixante ans parlent de leur vie sexuelle devant la caméra, avec un manque de pudeur qu'ils n'auraient pas chez le médecin ; Muray dit que l'émission, loin d'être exceptionnelle, révèle ce qu'est le reste de la télévision. À la sociologue Nathalie Heinich, qui y voit une « éthique de l'authenticité » (au sens d'un « processus de décivilisation » non régressif, d'après Norbert Elias), les invités répondent que l'« authenticité » est une illusion : on est « tous authentiques de la même façon », une queue de deux siècles de romantisme, où la mode du jour dicte les satisfactions ; Melman y voit plutôt une hubris (le mot grec d'Aristote) liée à une démocratie qui proclame l'égalité et le droit de chacun à « ne s'autoriser que de lui-même », ce qui oblige à introduire le droit et le contrat là où manquait la loi. Pour l'après-histoire, Muray pose en hypothèse l'« homme sans dialectique, qui ne sait plus dire non » et juge que ceux qui font l'éloge de notre monde se croient encore dans l'Histoire (la reconnaissance de tous par tous), alors qu'on voit plutôt la « guerre de tous ». Melman voit dans la démocratie un « péché » d'origine théologico-politique (des représentants devenus « bons pasteurs » d'un peuple d'ignorants) à l'origine de la désaffection civique, prévoit le retour d'une autorité rigoureuse comme réponse à l'insupportable des jouissances singulières, et propose le savoir et une restitution du respect à ceux qui assument le pouvoir, mais sans postulat religieux ; le présentateur conclut en citant Mendès France comme dernier à s'être adressé aux citoyens comme à des individus responsables.

Excerpts

“« Il est paradoxal de faire remarquer que nous vivons aujourd'hui dans une société qui semble parfaitement heureuse, heureuse dans la mesure où chacun a la possibilité de réaliser ses vœux, son désir, son fantasme. [...] Il y a une remarquable démocratisation des jouissances, qui est un fait sans doute nouveau. »”

“« Il y a un immense discours manifeste des éloges, une industrie de l'éloge qui enveloppe les mutations et les métamorphoses de notre époque. [...] Comme le tissu par lequel l'époque se tresse elle-même des couronnes, de manière à interdire un étonnement, une critique, une distance par rapport au phénomène. »”

“« Ce monde est caricatural, je ne vois pas pourquoi je ne répliquerais pas à sa violence par une certaine violence verbale, qui reste bien modérée quand même. [...] Essayer de donner des noms, à la manière de Rabelais, c'est-à-dire essayer d'inventer des noms pour un monde qui s'invente sous nos yeux. »”