Girard, René
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Jacques Attali ouvre le dialogue en expliquant comment ses propres travaux sur l'économie de la musique (Bruits) l'ont conduit à la théorie de René Girard sur le sacrifice comme mise en forme de la violence : la musique, dit-il, serait une métaphore de ce processus — mise en ordre du bruit — et la marchandise elle-même ne serait qu'une forme dérivée et atténuée de ce même « système fondateur » de gestion de la violence, où le don et l'échange auraient progressivement remplacé la désignation d'un bouc émissaire. René Girard répond en précisant le socle méthodologique de sa théorie : contrairement au structuralisme lévi-straussien, qui part toujours de l'ordre, sa propre anthropologie prend au sérieux la primauté logique et chronologique du désordre dans les mythes et les rites, d'où il tire son « mécanisme victimaire » — une rivalité mimétique entre individus désirant le même objet, qui s'exaspère jusqu'à l'hystérie collective, se cristallise sur une victime arbitraire, et dont l'expulsion ou la mise à mort réconcilie le groupe et fonde l'ordre social et le sacré.
Les deux interlocuteurs confrontent ensuite leurs notions respectives de « crise » — historique et anthropologique pour Girard, contemporaine et économique pour Attali — et s'interrogent sur la légitimité de ce rapprochement. Girard défend la valeur scientifique de son hypothèse non comme vérité empirique vérifiable mais comme modèle à haute « valeur opératoire », illustrée par l'exemple historique de la gestion des grandes pestes médiévales : bien avant toute théorie médicale, les sociétés auraient « guéri » l'épidémie en désignant et en enfermant de faux boucs émissaires (lépreux, juifs, bohémiens) puis les véritables porteurs de désordre civil (mendiants, vagabonds), un processus efficace sans être compris comme tel. Attali prolonge cette analyse jusqu'à la société de consommation contemporaine, où le désir mimétique de posséder ce que l'autre possède se travestit en désir de différence, et où la marchandise en vient à intérioriser toutes les fonctions du système sacrificiel — chacun devenant à la fois sacrificateur, victime et instrument du sacrifice.
Le débat se tend sur l'appréciation politique de ces mécanismes : interrogé sur la comparaison implicite entre les sociétés « primitives » et l'Allemagne nazie des années 1930, Girard refuse d'y voir un phénomène monstrueux et exceptionnel, y voyant au contraire l'extrapolation à peine exagérée d'un mécanisme sacrificiel classique — position qu'il nuance en distinguant le totalitarisme (usage conscient et délibéré du mécanisme victimaire, comme chez les nazis ou dans les Lois de Platon) de la vocation propre à la démocratie moderne, qu'il fait remonter aux penseurs du XVIIIe siècle et à leur projet de désacraliser le pouvoir sans recourir à la violence. Attali objecte que l'intériorisation individuelle de la violence — dont il voit une illustration tragique dans le suicide collectif de Jonestown (l'« affaire de Guyana ») — pourrait constituer un mécanisme encore plus terrifiant que la violence extériorisée classique, tandis que Girard insiste sur la nécessité de ne pas céder au pessimisme et de continuer à viser, fût-ce imparfaitement, la maîtrise de soi individuelle comme échappatoire relative au mécanisme sacrificiel.
L'entretien se referme sur une discussion de la dissuasion nucléaire, qu'Attali analyse comme une forme paradoxale de « stockage marchand » de la mort — comparable, dit-il, à un disque qu'on n'écoute jamais — et sur la question de savoir si un cinquième acte, au sens shakespearien, est encore évitable pour l'humanité. Girard conclut en distinguant deux réponses politiques possibles à la violence structurelle qu'il décrit : soit la réduction consciente des inégalités et du pouvoir arbitraire comme refus explicite du sacrificiel (position qu'il rattache explicitement à un horizon judéo-chrétien et non théiste), soit la rechute dans une nouvelle forme de sacrificiel déguisé — qu'il applique, de façon polémique, à sa lecture critique du « capitalisme monopoliste d'État » communiste, jugé sacrificiel dès lors qu'il substitue l'égalité forcée des salaires au droit à la diversité créatrice.
Excerpts
“« Ce mécanisme de réconciliation crée une représentation de lui-même [...] la victime apparaît comme coupable, forcément responsable du désordre, et en même temps, puisque sa mort ou son expulsion résout la crise, responsable de la réconciliation et de l'ordre — alors je dis : le sacré, ça doit être ceci. »”
“« On avait géré la peste comme la violence, parce que c'était un désordre [...] on avait trouvé le bon bouc émissaire et on l'avait enfermé — à mon avis, une des explications majeures de la fin des grandes pestes, c'est tout simplement là. »”
“« Comme il est impossible individuellement de stocker la mort, nos sociétés ont inventé une forme marchande de stockage de la mort, qui est la course aux armements — le disque et la bombe atomique, c'est la même chose : un stockage marchand d'une fonction sociale. »”