Deneault, Alain
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full (un entretien d'environ trente minutes ; transcription automatique par endroits déformée, surtout les noms propres ; les passages incertains sont omis)
Core ideas
Engagement, « extrême centre » et doxa. Interrogé sur l'« engagement », Deneault observe que ce sont souvent ceux qui ne se sont jamais engagés dans les institutions qui qualifient les autres d'« engagés » pour les discréditer : on se découvre « embarqué » dès qu'on s'intéresse aux crises écologiques, au pouvoir de la finance ou aux multinationales comprises comme une souveraineté d'un type nouveau. Il résume les politiques de l'extrême centre : plus de revenus pour les multinationales et les actionnaires, toujours autant d'accès aux paradis fiscaux, moins de fonds pour les services publics et les travailleurs ; un discours qui s'impose avec le « pouvoir d'étiqueter » comme seul possible, « raisonnable, pondéré, pragmatique, moderne, responsable », tout autre discours étant renvoyé à la paranoïa, au délire, à l'irresponsabilité ou à l'idéalisme. Il cite la réception du revenu universel de Benoît Hamon, qualifié d'« irréaliste » par des « éditocrates » alors que d'autres partis, à droite comme à gauche (il cite l'Ontario), le défendent.
La gouvernance et le pouvoir des mots. Il désigne le mot « gouvernance » comme terme à bannir : il élève la gestion au rang de politique, confisque la politique aux gens et fait de l'élection un « comité d'embauche » pour choisir la personne « la plus compétente ». Avec « acceptabilité sociale », « développement durable », « responsabilité sociale des entreprises » ou « société civile », il remplacerait l'ancien vocabulaire des luttes, du peuple, de la citoyenneté, du débat et des classes sociales. Il décrit la censure moins comme interdiction que comme choix des mots auxquels on est amené à « pactiser » : appeler « clients » les auditeurs de France Culture, les voyageurs de la RATP ou les usagers de la justice fait disparaître la notion de service public. Il soutient que les universitaires s'autocensurent par des pratiques administratives et lexicales (choisir un vocabulaire pour obtenir une subvention) et que « ce sont les mots qui sont plus forts que nous » : la seule liberté est de délibérer sur les termes avec lesquels on pactise.
Mésentente, conflit et nouveau clivage. En réponse à une question sur la « fête à Macron », il invoque Jacques Rancière : la politique consiste à reconnaître l'égalité des intelligences, et la mésentente (le conflit) est le contraire de la gouvernance, qui suppose des gens habilités à gérer et un seul programme valable. Il soutient que l'extrême centre échoue : le nouveau clivage, présenté comme le choix entre « gouvernance » et « populisme autoritaire », est en fait un « no alternative » ; il y voit une polarité entre les nostalgiques d'un État purement brutal et l'État actuel, qui a intégré des arrangements, mais qui reste libéral au sens économique. Il critique les chaînes d'information en continu qui « vandalisent » le débat public en montant en épingle une anecdote pendant des heures, alors que la pensée politique des citoyens engagés est complexe : un axe gauche-droite doublé d'un axe autorité-liberté, d'enjeux écologiques, intersectionnels, de décentralisation, d'où une sorte de « cube » politique. Antoine Mercier objecte que le discours dominant se présente comme un engagement à l'« adaptation » (à la mondialisation) face à un engagement à la transformation, et que la compétence a alors sa logique.
Reprendre le mot « économie » et lire Simmel. À la question de savoir s'il ne tombe pas dans la haine de l'économie, Deneault répond qu'il étudie, au Collège international de philosophie, la polysémie du mot : l'« économie » existait en théologie (économie divine), en droit, en linguistique, en psychanalyse (Freud : économie des affects et du refoulement), en rhétorique, en médecine, en histoire naturelle (« économie de la nature » chez Linné ou Darwin). Selon lui, les physiocrates puis un penseur britannique (probablement Adam Smith, nom déformé dans le transcript) ont restreint le terme à l'intendance commerciale ; il propose de laisser « l'économie » aux usages interdisciplinaires et de nommer la discipline économique pour ce qu'elle est (l'intendance), en refusant les métaphores comme « capital beauté » ou « auto-entrepreneur de soi ». Sur l'argent, il présente Simmel non comme un pourfendeur mais comme un penseur qui voit l'argent comme « notre plus ancien ordinateur », média qui rend comparables des choses hétérogènes ; le problème commence quand l'argent devient la source même de la valeur, ce que Deneault rattache au capitalisme. Il juge que le salaire rétribue avant tout un travail de refoulement et de mise en conformité de soi.
Judiciarisation et secret des affaires. À propos de la loi sur le secret des affaires, il partage l'inquiétude des journalistes, militants et citoyens : les États seraient devenus des « états du droit des affaires », huissiers du droit des grandes entreprises et banques, qui évoluent sans entrave au nom de la « loi du marché » ; la loi irait au détriment des citoyens et des acteurs sociaux qui cherchent à comprendre le monde de la finance, et des enquêtes journalistiques ou de recherche.
Excerpts
“« Ce sont les mots qui sont plus forts que nous. »”
“« L'argent quand on y pense c'est notre plus ancien ordinateur. »”
“« Le nouveau clivage c'est le no alternative. »”