Bourdieu, Pierre
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full (la transcription commence au milieu d'un exposé plus long ; l'introduction n'est pas incluse)
Core ideas
Bourdieu introduit sa notion technique de « champ journalistique » : un microcosme autonome, avec ses lois propres, que l'on ne peut expliquer uniquement par des facteurs externes, par exemple le fait qu'une chaîne appartienne à tel industriel. Cette explication économique, héritée d'un marxisme court, « dénonce sans rien expliquer » et risque d'avoir l'air suffisante. Pour comprendre ce qu'écrit ou dit un journaliste, il faut connaître la position de son organe dans l'espace journalistique (parts de marché, poids auprès des annonceurs, capital symbolique) et la position du journaliste dans cet organe. Ces rapports de force invisibles, comparables à la gravitation, se retraduisent en conflits personnels, en choix existentiels et en préceptes « éthiques » (« ça ne se fait pas au Monde ») qui ne sont que la traduction de la structure du champ.
Il retrace l'histoire de ce champ : dans les années 1950 la télévision était dominée, culturellement et économiquement ; elle est aujourd'hui dominante, ce qui se voit à la crise des journaux, au fait qu'un journaliste qui veut du poids doit avoir une émission télé, et au fait qu'un journal peut rester identique tout en étant transformé par le déplacement de sa position relative. L'opposition entre presse d'information et presse d'opinion, entre sensation et réflexion, n'est pas nouvelle, mais il refuse à la fois l'illusion du « jamais vu » et celle du « toujours ainsi » : la télévision est un instrument d'une puissance sans précédent (le journal de 20 h rassemble en un soir plus de spectateurs que tous les quotidiens français réunis). Plus un média s'adresse à un public vaste, plus il devient « omnibus » et perd ses aspérités (le modèle de Paris Match) ; le journal télévisé conforme aux structures mentales établies sans bouleverser quoi que ce soit, par un effet d'harmonie que personne n'a voulu, contrairement aux « révolutions » symboliques d'un Manet.
Les représentations que se donnent les journalistes les uns des autres sont des stratégies de lutte : les dominés de la presse écrite opposent le « Goliath imbécile » de la télé au « petit pauvre mais vertueux », faisant de nécessité vertu. Les médias de qualité hésitent entre se rapprocher du modèle dominant et accentuer la différence, mais, sous l'effet de l'audimat, la tendance est de perdre leur spécificité pour aller sur un terrain où ils seront battus de toute façon. Les grands choix sociaux « ne sont faits par personne », ce qui rend la sociologie désagréable : elle rend conscient ce qu'on préfère laisser inconscient. Bourdieu invite aussi à ne pas personnaliser : les journalistes ou intellectuels médiatiques (il évoque, à titre d'exemple, Bernard-Henri Lévy) sont des « épiphénomènes » du champ, comme un électron est l'expression d'un champ, et la science sociale peut, par la prise de conscience des mécanismes, donner des marges de liberté, par exemple un « téléphone rouge » entre rédactions pour neutraliser la course au scoop.
Sa thèse centrale est que le champ journalistique, plus hétéronome et plus soumis à la logique commerciale que les autres champs (mathématiques, droit, littérature, sciences), exerce une contrainte structurale sur eux tous : palmarès, listes des « dix grands écrivains », consécration télévisuelle qui peut tromper les profanes et jouer sur la vente et la publication, voire peser sur les évaluations de recherche. L'emprise ne fonctionne pourtant qu'avec des complicités internes : les « hétéronomes », peu consacrés par leurs pairs, ont intérêt à chercher ailleurs des consécrations, ce qu'il rapproche, par analogie de structure (plus on a de capital spécifique, plus on résiste ; plus on produit pour le grand marché, plus on collabore), des comportements littéraires sous l'Occupation. Il illustre l'effet du « journalisme » sur la politique et la justice avec l'affaire d'une fillette assassinée dans le Sud, où la pression médiatique et locale aurait conduit à rétablir l'incarcération à perpétuité, une forme perverse de démocratie directe qui supprime la distance, l'histoire et le droit.
Il termine en distinguant l'élitisme de l'autonomie : il faut à la fois défendre, voire élever, le « droit d'entrée » dans les champs savants, et renforcer le « devoir de sortie », donner aux chercheurs de bonnes conditions pour diffuser, tout en élevant le niveau de réception par l'éducation (le but républicain de former des citoyens). L'audimat, dit-il, est la sanction du marché, non de la démocratie : on peut lutter contre lui au nom de la démocratie.
Excerpts
“« Pour comprendre ce qui se passe à TF1, il faut comprendre que TF1 est situé dans un univers de relations objectives entre les différentes chaînes de télévision qui sont en concurrence [...] qui se contraignent de façon invisible à travers des rapports de force non perçus, qui peuvent être mesurés sous la forme de parts de marché, sous la forme de poids auprès des annonceurs, sous la forme de capital collectif de journalistes prestigieux. »”
“« Il y a des rencontres étranges : c'est quelque chose que personne ne veut et tout se passe comme si ça avait été voulu. [...] Ce produit très étrange qui est le journal télévisé continue sans que les gens qui financent, les gens qui ont le pouvoir, aient tellement à intervenir, parce que les lois sociales de fonctionnement de l'univers dans lequel ça se produit font que ça convient à tout le monde : ça ne touche rien, ça confirme des choses déjà connues, ça laisse en place les structures mentales. »”
“« Pour échapper à l'alternative de l'élitisme et de la démagogie, on peut à la fois, sans contradiction, défendre le maintien du droit d'entrée et même l'élévation du droit d'entrée [...] et le renforcement du devoir de sortie. [...] La lutte contre l'audimat, bizarrement, c'est une lutte pour la démocratie : l'audimat, c'est la sanction du marché, ce n'est pas du tout la sanction de la démocratie. »”