Kazantzakis, Nikos
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Kazantzakis ouvre l'entretien par une image longuement filée du ver à soie tissant son cocon jusqu'à en sortir transformé en papillon, qu'il applique directement à son propre processus d'écriture : lorsqu'il écrit un livre, dit-il, « la raison raisonnante ne joue point le rôle principal », il ne fait aucun plan conscient et ignore chaque matin ce qu'il va écrire, sentant confusément que « tout est achevé en moi, je n'ai qu'à le faire sortir ». Il développe ensuite une méditation sur la Crète, terre-pont entre l'Europe, l'Asie et l'Afrique, berceau selon lui d'une civilisation antique mystérieuse ayant précédé de deux mille ans le « miracle grec », et décrit une « émanation magique » qu'il ressent émaner des terres où des peuples ont lutté, souffert et aimé. Il relie cette intensité tellurique à l'histoire tragique de la résistance crétoise à l'oppression, illustrée par l'anecdote d'un vieillard crétois centenaire, aveugle et couvert de cicatrices, qui compare sa longue vie à « un verre d'eau fraîche » et maudit, avec violence, quiconque n'a plus soif de vivre.
Il place le Christ au centre de sa vision comme « l'archétype du héros », l'union en Jésus du divin et de l'humain constituant selon lui « le mystère insondable » et l'aboutissement suprême de la destinée humaine — une lutte perpétuelle contre les lois de la pesanteur. Il retrace sa propre expérience intérieure comme une lutte de jeunesse entre la chair et l'esprit, entre des « ténèbres ancestrales » et un élan vers la lumière, se donnant pour devoir de transformer cette haine intime en amour jusqu'à ce que le Christ lui apparaisse comme le modèle suprême de cette réconciliation — « la plus haute réussite de la lutte entre la chair et l'esprit, l'absorption intégrale de la haine par l'amour ». Il précise son usage réticent mais assumé du mot « Dieu », qu'il préfère nommer intérieurement « abîme paternel », jugeant ce terme galvaudé mais irremplaçable pour désigner l'infini.
Il définit sa vocation d'écrivain comme celle d'un « scribe » de la lutte contemporaine entre la haine et l'amour, dans un monde qu'il décrit « affolé par la haine », traversé par les combats aveugles entre hommes blancs, jaunes et noirs travaillés par des « forces démoniaques ». Il affirme sa conviction que l'esprit sera finalement vainqueur, et que sa mission consiste à révéler cette « bonne nouvelle » lorsque la conscience humaine trébuche — précisant toutefois que ce triomphe annoncé du bien n'est pas le sujet central de son œuvre, mais bien la lutte elle-même, qui donne à son époque son « visage tragique ». Il conclut en expliquant que sa responsabilité d'écrivain l'a conduit à faire primer le problème humain intérieur sur les seules questions politiques et sociales : tout progrès politique, économique ou technique reste selon lui sans effet régénérateur si la vie intérieure de l'homme demeure inchangée, et plus l'intelligence humaine perce les secrets de la nature en armant l'homme de puissances redoutables, plus le danger s'accroît si le cœur reste « petit ». Il juge que son époque, marquée par des problèmes fondamentaux non résolus (liberté, morale, justice, paix, misère), ne peut plus se contenter de la seule beauté — réservée selon lui aux époques relativement équilibrées — et revendique le rôle de l'écrivain comme celui d'un « sismographe sensible » chargé de « sonner la cloche d'alarme » plutôt que de poursuivre une vision purement esthétique du monde.
Excerpts
“« Lorsque j'écris un livre, la raison raisonnante ne joue point le rôle principal, je ne fais pas de plan, ils sont faits à mon insu [...] chaque matin que je me mets au travail, je ne sais pas ce que je vais écrire, mais je ne m'inquiète pas, car je sens inconsciemment que tout est achevé en moi, je n'ai qu'à le faire sortir. »”
“« Comment trouves-tu la vie, grand-père, à cent ans ? — Comme un verre d'eau fraîche, me répondit-il. — Et tu as encore soif, grand-père ? Il leva violemment le bras : "Maudit soit celui qui n'a plus soif !", se cria-t-il. »”
“« Notre devoir le plus pressant est de s'attaquer à la solution des problèmes, la beauté peut attendre [...] l'écrivain doit sonner la cloche d'alarme, de sa nature il est sismographe sensible, il sent les tremblements de terre qui s'approchent — ma vision du monde n'est pas d'ordre esthétique, je me mets au service du destin de notre temps. »”