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Genette, Gérard

théoricien de la littérature, fondateur de la narratologie structuraliste

Gérard Genette - Entretien (Du jour au lendemain)

Artesquieu · Sep 4, 2024

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Core ideas

L'émission s'ouvre sur la lecture d'un fragment d'Épilogue où Genette reprend, en le détournant légèrement de son sens technique, le verbe « rentoiler » employé par Proust dans À l'ombre des jeunes filles en fleurs — la scène où le narrateur court d'une fenêtre à l'autre de son compartiment de train pour rassembler les fragments dispersés d'un coucher de soleil en une vue continue, comme on restaurerait un tableau. Genette en tire une image pour décrire les deux lectures possibles de ses livres fragmentaires : la première, « naturelle », consiste à prendre les entrées comme elles viennent, presque au hasard ; la seconde, qu'il qualifie lui-même de « curieuse ou indiscrète », consiste à traquer les résonances entre entrées éloignées pour reconstituer, comme un archéologue à partir de tessons épars, la cohérence — ou l'incohérence — d'un même objet évoqué à plusieurs reprises.

Genette retrace la bifurcation de son parcours d'écriture : après une longue carrière universitaire (professeur dès 1961, puis à la Sorbonne et à l'École pratique des hautes études) marquée par des ouvrages de théorie littéraire qu'il préfère appeler « poétique » (la série Figures à partir de 1966, puis L'Œuvre de l'art), il a entamé avec Bardadrac une série plus personnelle, poursuivie par Codicille (2009) et Apostille (2012), et désormais Épilogue — sans certitude, précise-t-il avec humour, qu'il s'agisse réellement du dernier volume, plaisantant sur l'hypothèse que le suivant soit « posthume ». Il résume ce basculement en expliquant avoir « fait pivoter la caméra » : son objet n'est plus la littérature ou telle œuvre, mais sa propre vie, ses souvenirs, ses idées. Il refuse toutefois d'être qualifié d'« écrivain » par opposition au « simple écrivant » de Barthes, jugeant cette distinction fragile et peu signifiante, et cite avec amusement, sans la prendre pleinement au sérieux, la formule de Schlegel sur le ridicule inhérent à la condition d'écrivain. Il révèle avoir envisagé pour ce quatrième volume le titre « Prédelle » — en référence à la frise peinte sous un triptyque, dont il apprécie particulièrement celle du Miracle de l'hostie profanée de Paolo Uccello, conservée au palais ducal d'Urbino, dont il possédait une petite reproduction achetée sur place puis offerte à sa fille aînée, dont il ignore aujourd'hui ce qu'elle est devenue — titre finalement abandonné comme trop prétentieux.

Il commente ensuite l'humour omniprésent dans ses derniers livres, en contraste avec sa réputation passée de figure « terroriste » du structuralisme des années 1960-1970 (qu'il récuse, tout en admettant qu'il puisse y avoir « de la terreur dans l'humour, peut-être dirigée contre soi-même »), et confesse une tendresse « un peu honteuse », héritée de son père, pour le théâtre de boulevard, qu'il oppose au théâtre plus exigeant qu'il dit préférer en principe — citant Le Soulier de satin de Claudel comme « le chef-d'œuvre des chefs-d'œuvre du XXe siècle », qu'il avoue avoir du mal à voir représenté, que ce soit à la télévision ou sur scène. Il approfondit la notion de « désinvolture » comme trait stylistique commun à Montaigne et Stendhal (l'« égotisme » stendhalien), une manière détachée de parler de soi — détachement à la fois psychologique et formel — qu'il retrouve dans la forme fragmentaire des Essais et des livres de voyage de Stendhal (Promenades dans Rome, Rome, Naples et Florence), formes qu'il dit préférer entre toutes.

Interrogé sur le rapport au temps, motif central de son œuvre proustienne, Genette développe le concept qu'il forge lui-même de « convergence des temps » : non la « magie mémorielle » proustienne transposée en métaphore stylistique, mais un phénomène vécu et récurrent où certains épisodes ou lieux de son existence font écho à d'autres moments antérieurs, selon des lignes qu'il nomme « transversales » ou « diagonales » — un goût pour la diagonale qui structure aussi bien son existence que l'agencement de ses fragments d'écriture. Il théorise également une « asymétrie temporelle » fondamentale : le passé possède une « profondeur de champ » que l'avenir ne possède pas, ce qu'il résume par la formule empruntée à son propre vocabulaire narratologique — « le temps est plus court en prolepse qu'en analepse » (le retour en arrière étant plus aisé que le bond en avant) — et refuse d'« insulter » ni l'un ni l'autre, disant prendre sa mémoire « comme elle vient », sans la provoquer ni la dominer, mais en la considérant globalement comme une alliée indispensable.

Il évoque enfin son goût profond pour la musique — plus vif, dit-il, que celui qu'il porte à la littérature, au point de « vivre dans un bain de musique » et d'écouter bien plus qu'il ne lit — en s'appuyant sur la métaphore de Pierre Boulez (dans Le Pays fertile, consacré à Paul Klee) opposant l'horizontalité de la ligne mélodique à la verticalité de l'harmonie, métaphore qui l'a conduit à s'intéresser à l'entrelacement de la peinture et de la musique chez Klee. Il file enfin la métaphore picturale à l'échelle de sa propre œuvre en la comparant aux périodes successives de Picasso : Figures et métalepse, avec sa référence à la formule de Braque selon laquelle « ce qui compte, ce ne sont pas les choses mais les relations entre les choses », correspondrait à sa « période cubiste », c'est-à-dire structuraliste — méthode qu'il ne renie pas mais dont il n'a plus besoin, naviguant désormais « à l'estime » — tandis que Bardadrac et Codicille, plus attentifs aux choses et aux êtres qu'à leurs relations, formeraient sa « période bleue », et Apostille sa « période rose ».

Excerpts

“« Étant donné le caractère extrêmement disséminé de la manière dont me viennent mes souvenirs ou mes pensées [...] la façon dont un lecteur peut éventuellement — je dis bien éventuellement, la plupart ne le font pas, ils ont bien raison — essayer de reconstituer la totalité brisée, en fragments, en facettes, d'un objet ou d'une personne telle qu'elle est présentée dans ma suite Bardadrac. »”

“« J'ai été frappé, de façon un peu rétrospective, autobiographique, par le fait que certains épisodes de mon existence renvoyaient à d'autres, que des rencontres se faisaient entre tel moment de ma vie et tel autre — non pas comme chez Proust par une espèce de magie mémorielle traduite en magie métaphorique, mais tout simplement sur le plan du vécu. »”

“« Le temps est plus court en prolepse qu'en analepse [...] le retour en arrière est quand même plus facile que le bond en avant — [le passé] a une profondeur de champ que je n'ai pas quand je pense à l'avenir, ça c'est sûr. »”