Badiou, Alain
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full (un entretien d'environ quinze minutes ; transcription automatique par endroits déformée, surtout les noms propres, notamment celui de Sofia Kovalevskaïa transcrit « Sofia comme les sky » ; les passages incertains sont omis)
Core ideas
Partant de la formule de Nietzsche (l'homme préfère « vouloir le néant plutôt que ne rien vouloir »), Badiou définit le nihilisme comme une volonté, un désir : celui de donner au monde le sens de son absence de sens. Il refuse la lecture dépressive (le « à quoi bon », Schopenhauer) : pour lui, le nihilisme est l'ultime réaction du désir juste avant l'apathie, une « maîtrise camouflée » qui transforme le constat qu'il n'y a rien en volonté, ce qui fait du nihiliste le « sujet de ce rien ». Il distingue le nihilisme actif, dont la figure exemplaire serait le terrorisme (les nihilistes russes et leur acte symbolique suprême, l'exécution du tsar, où le sujet engloutit sa propre vie dans l'acte), et Nietzsche lui-même, qui se voit comme portant le nihilisme à sa forme suprême par la « transvaluation de toutes les valeurs », d'un nihilisme passif, simple commentaire ou glose sur l'absurde, « de salon », inoffensif et inauthentique, que la culture aime bien.
Il illustre le nihilisme actif avec Sofia Kovalevskaïa, grande mathématicienne et nihiliste russe (qui aurait écrit un livre intitulé « La Femme nihiliste », d'après le transcript) : pour elle et d'autres jeunes femmes russes, l'univers était sans sens ni espoir sous la botte du tsarisme, et il leur revenait de faire advenir une signification à partir de ce néant, ce qui exigeait un acte radical, d'autant que les institutions leur étaient fermées. Il y voit une unité entre son génie mathématique (chercher la figure formelle du vide que suppose tout mouvement) et son nihilisme politique, et précise que nihilisme ne signifie pas irrationalisme.
Sur aujourd'hui (1993), il juge la société contemporaine « objectivement nihiliste » de façon passive : dominée par l'argent, « figure du néant » (valeur abstraite, fétichisme de la marchandise chez Marx), elle impose un « nihilisme structurel » qui uniformise corps et âmes. Un nihilisme actif s'y manifeste sous forme de « révolte aveugle » (émeutes, en particulier de fractions de la jeunesse populaire, aux États-Unis comme en France) : des gens qui préfèrent vouloir la destruction plutôt que l'apathie, mais dans un acte « aveugle à son propre sens », sans symbolique consistante. Il en conclut que le problème n'est pas de ressusciter un nihilisme authentique mais de critiquer radicalement le nihilisme objectif du monde et de faire naître du sens autrement que par la voie du néant. À propos de l'art contemporain, il refuse de le décrire comme nihiliste : tout art authentique est « affirmatif » ; la poésie depuis Mallarmé, la peinture, la musique après Schönberg expriment un vouloir formel affirmatif de recomposition du sens, donc un art de résistance au nihilisme. Il note enfin l'élément nostalgique du nihilisme, qui balance entre perspective réactionnaire et ultra-révolutionnaire, ce qu'il retrouve chez Nietzsche (l'éternel retour comme « maxime cachée » du nihilisme).
Excerpts
“« Le nihilisme, c'est la volonté ou le désir paradoxal de donner au monde le sens de son absence de sens. [...] Le nihilisme n'est pas une indifférence : il continue à être un désir, même si c'est un désir qui est articulé à l'absence de sens. »”
“« La société contemporaine est objectivement nihiliste, mais de manière passive, pour la raison fondamentale qu'elle est entièrement dominée par l'argent, et que l'argent, l'abstraction monétaire, est en réalité une figure du néant. »”
“« Tôt ou tard, tout art authentique est essentiellement affirmatif. [...] L'art contemporain, dans ce qu'il a de tourné vers l'éternité de subsistance, est un art de résistance au nihilisme. »”