Gurnah, Abdulrazak
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Gurnah répond d'abord à la question de l'« ambassade » : le prix a été reçu par des Africains, des gens du Moyen-Orient et du monde de l'océan Indien comme le leur, mais pour lui c'est la littérature qui a gagné ; il refuse de se limiter à une catégorie, tout en s'inscrivant dans l'héritage des écrivains africains et caribéens qu'il a enseignés (il a longtemps enseigné la littérature anglaise et postcoloniale à l'université du Kent) et en voulant écrire ce monde de l'océan Indien qui l'a peu été. Il explique son travail comme celui de comprendre le passé colonial et son impact sur aujourd'hui, mais aussi d'écrire sur l'amour, la famille, le chagrin et la façon dont les gens tirent quelque chose des événements dramatiques.
Sur Zanzibar, quitté à environ dix-huit ans après la révolution de 1964, il dit que son départ tenait au manque d'opportunités et à un rejet de ce lieu, que le titre Paradis est tout à fait ironique (le paradis comme jardin de repos, alors que la région souffrait de pauvreté, de manque d'éducation et de soins avant, pendant et après la confrontation avec l'Europe), et qu'on a tendance à embellir par la mémoire sélective le lieu dont on a été arraché, tentation qu'il a voulu éviter. Il ne se pense pas comme un « réfugié » au sens strict (sa vie n'était pas menacée) mais comme un étranger en Angleterre qui s'est impliqué sur la question des réfugiés ; il distingue réfugiés, demandeurs d'asile et migrants en quête d'une vie meilleure, mais plaide pour inclure ceux-ci dans l'hospitalité humaine. Il explique que ce sont les livres qui l'ont d'abord aidé à comprendre l'expérience des autres et à vouloir écrire la sienne ; qu'il n'a pas « choisi » l'anglais, qui l'a choisi, et qu'il y est plus à l'aise qu'en swahili. Il évoque ses chocs de lecture : Anna Karénine, lue vers douze-treize ans en pleurant sans tout comprendre.
Sur l'écriture, il dit qu'elle est une façon de vivre, de retrouver et de comprendre un lieu et des relations humaines, une forme de « masochisme » que seule la consolation rend tolérable, un plaisir de lecture indissociable de la transmission, et qu'elle change le monde par accumulation de compréhension et de sensibilité. Il souhaite montrer ce que « l'œil dur et dominateur » ne voit pas, éviter la simplification et le stéréotype, et montrer aussi la bienveillance et la générosité des gens. Il lit la carte du monde comme une construction coloniale (pays africains et moyen-orientaux dessinés pour les pouvoirs coloniaux), s'appuie sur le motif des cartes dans Près de la mer et sur la figure du marchand, symbole de la mondialisation ancienne dans l'océan Indien.
À propos des « batailles de récits » (il écoute Salman Rushdie), il distingue le discours officiel, celui des archives, et ce qui reste en dehors (les détails de la vie sous le régime colonial, parfois censurés par honte ou cruauté), que la littérature peut montrer sans nier les faits d'archive ; il juge qu'on ne peut pas dire qu'il y a des « récits malades » à interdire, car quelqu'un doit décider, et préfère que chacun publie et que l'on s'informe mutuellement du caractère problématique d'un récit (xénophobe, ultranationaliste). Dans Paradis, il voulait aussi remettre en cause l'idée d'une mission « civilisatrice » des colonisateurs et la notion d'esclavage intérieur : un personnage dit que le corps peut être asservi mais pas le « moi véritable ». Pour lui, ce qui nous rend les plus « esclaves » aujourd'hui, c'est l'impératif de la vie quotidienne, l'argent et la consommation.
Il explique enfin pourquoi ses protagonistes sont surtout des hommes (monde patriarcal, mais il essaie de se mettre dans l'esprit de femmes comme dans celui d'enfants ou de vieillards ; il rappelle avoir vu des élèves filles disparaître de l'école pour être mariées), commente l'arrivée d'une femme musulmane à la tête de la Tanzanie, successeure de John Magufuli, juge que Zanzibar a surtout besoin d'écoles, d'éducation, de bibliothèques, de livres moins chers, d'accès à Internet, d'hôpitaux et d'infrastructures, et conclut qu'il écrit pour un lectorat mondial, ce qui donne sens à parler de littératures africaines au pluriel.
Excerpts
“« Le titre Paradis était en fait tout à fait ironique. Là-bas a été "paradisée" sur la symbolique du paradis comme un endroit de verdure, de repos, il y a de l'eau, alors que la réalité est tout à fait le contraire. [...] Il y a des tas de problèmes, des problèmes qui datent d'avant, pendant et après la confrontation à l'Europe : la pauvreté, le manque de ressources, le manque d'éducation, de soins de santé. »”
“« Le discours officiel, c'est souvent celui qui est enregistré dans les archives, en particulier quand on parle de colonialisme. Mais ce qui est resté en dehors de ces archives, ce n'est pas seulement le point de vue des colonisés, ce sont aussi tous les détails de la vie sous le régime colonial, et c'est là où la littérature intervient. Elle ne vient pas dire que tel événement présent dans les archives n'est pas exact, mais elle va montrer en détail comment la vie est vécue, et de manière inévitable les archives vont paraître incomplètes. »”
“« Vous pouvez avoir des exigences pour mon corps en m'obligeant à faire certaines tâches, mais vous ne pouvez pas réduire en esclavage mon moi, mon véritable moi, ce qui est à l'intérieur de moi, parce que vous ne pouvez pas posséder ça. [...] Le corps peut être réduit en esclavage, mais la personne, l'être intérieur, peut rester libre. »”