Ollier, Claude
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Core ideas
Dans la première émission, construite autour d'archives de 1985, Ollier retrace sa décision tardive et radicale de devenir écrivain à 33 ans, après avoir délibérément refusé d'écrire les livres « qu'on écrit d'habitude entre 15 et 30 ans » : formé en droit, ayant exercé dans l'assurance, la banque, l'administration coloniale et comme ouvrier, il a tout abandonné pour se consacrer à l'écriture à temps plein, convaincu qu'on ne peut être « écrivain du dimanche ». Il définit l'écriture comme une nécessité vitale indépendante du succès éditorial et la relie explicitement à une conception de l'art comme innovation formelle héritée de la tradition européenne (musique, peinture, littérature) : ce qui survit dans l'histoire, selon lui, c'est toujours ce qui a innové formellement, jamais ce qui répète des formes acquises — jugement qu'il applique avec sévérité au « retour » vers des formes romanesques traditionnelles qu'il observe dans les années 1980, y compris chez d'anciens compagnons du Nouveau Roman comme Alain Robbe-Grillet, qu'il qualifie de régression déguisée en élégance stylistique. Il retrace son parcours éditorial depuis La Mise en scène (premier livre) jusqu'au cycle en huit volumes réuni sous le titre Le Jeu d'enfant, puis ses livres plus récents (Marrakch Medine, Mon double à Malacca), refusant le terme de « roman » pour ses textes — jugeant malhonnête d'appeler ainsi des livres dépourvus de tout romanesque — sans pour autant se satisfaire du terme « fiction ». Il détaille son travail sur la langue comme un problème avant tout musical (assonances, rythmes, ruptures, gestion de la vitesse de lecture perçue) plutôt que lexical, et attribue sa vocation d'écrivain à la découverte adulte d'une langue étrangère radicalement différente (l'arabe), qui lui a permis de prendre du recul sur le français et de s'y sentir enfin « étranger » — condition qu'il juge nécessaire pour écrire. Il revendique aussi, avec une insistance surprenante pour un auteur réputé difficile, un humour et un comique constants dans ses livres, que la critique n'aurait selon lui jamais relevés.
La deuxième émission repose sur une archive de 1980 où Ollier dresse un constat déjà pessimiste du rétrécissement de l'espace médiatique consacré à la littérature d'invention depuis l'âge d'or du Nouveau Roman (où Butor ou lui-même avaient obtenu des prix littéraires), un phénomène qu'il refuse d'attribuer à un « complot » mais plutôt à une dilution généralisée, dans le contexte de ce qu'il appelle « l'ère médiatique » ouverte en 1968, qui aurait vidé les anciennes valeurs culturelles européennes (le livre, la critique engagée, le débat intellectuel) de leur substance tout en en conservant l'apparence. Il refuse d'incriminer uniquement les médias, qu'il considère comme le simple écho d'un désintérêt plus profond du grand public pour la curiosité intellectuelle, et se demande si cette « régression » culturelle constitue la phase descendante normale d'un cycle historique ou l'indice d'une mutation culturelle inédite. L'entretien contemporain revient ensuite sur la réédition du Maintien de l'ordre : Ollier y explique que ce roman, situé à Casablanca en 1953-55 pendant les derniers mois de la présence française au Maroc (rafles, torture policière routinière, exécutions extrajudiciaires de dockers par une organisation antiterroriste qu'il présente comme préfigurant l'OAS), avait été refusé par les Éditions de Minuit en 1959 — au moment même où l'éditeur publiait des témoignages bruts sur la torture en Algérie (La Question d'Henri Alleg) — au motif que le Nouveau Roman, en cours d'institutionnalisation éditoriale, devait rester une pure fiction sans engagement politique direct. Il y voit un moment fondateur où le label « Nouveau Roman » s'est délibérément coupé de toute prise en charge des grands problèmes politiques contemporains, orientant son destin vers un maniérisme plus étroit. Il insiste sur le caractère strictement documentaire et non spectaculaire de son livre — une esthétique de la sourdine plutôt que de l'emphase — choisissant délibérément de montrer la banalité quotidienne de la répression plutôt que ses épisodes les plus sanglants, jugeant cette banalité elle-même plus terrifiante.
La troisième émission porte sur Des connexions, construit sur l'entrelacement de deux récits : le premier, de facture documentaire, reconstitue par un travail de mémoire proche de l'autopsychanalyse les deux années qu'Ollier a passées à Nuremberg comme requis du travail obligatoire (1943-45), dont il avait perdu presque tout souvenir sensible avant de les retrouver par l'écriture elle-même — un interrogatoire de police kafkaïen interrompu par une alerte aérienne, ou la nuit du bombardement du 2 janvier 1945 qui détruisit la ville entière dans un silence surnaturel rompu seulement par le bruit du vent dans les flammes. Il souligne la charge symbolique particulière de Nuremberg, ville pourtant profondément à gauche et antinazie avant 1933 (dont les conseillers municipaux socialistes furent parmi les tout premiers déportés à Dachau), transformée par les nazis en ville-vitrine de leurs congrès annuels précisément pour cette raison. Le second récit, une fiction d'anticipation légère située dans un village isolé d'Écosse à la fin du siècle, imagine l'effondrement progressif de toute vie économique et sociale dans une atmosphère de léthargie douce — allégorie, explique Ollier, de ce qu'il perçoit comme une régression culturelle contemporaine bien réelle, qu'il nomme « obscuration » (avant de renoncer à ce néologisme jugé trop lourd) : une seconde violence faite à la culture européenne, opérée cette fois non par la barbarie nazie mais par la « douceur » et la vacuité des grands médias contemporains. Il précise n'avoir jamais construit ses livres par plan ni montage a posteriori, procédant séquence après séquence, et note avec surprise que des motifs de l'une des deux histoires (comme le pressentiment d'une éclipse) se sont mis à irriguer l'autre sans qu'il l'ait prévu. Il conclut en réaffirmant son refus de l'autobiographie stricte, tout en reconnaissant utiliser des scènes vécues comme matériaux structurants de ses fictions, et relève dans Des connexions un tournant stylistique vers une phrase plus télégraphique, dépouillée de pronoms et d'articles, héritée d'une recherche déjà amorcée dans ses livres précédents.
Excerpts
“« On m'a invité à me faire édité ailleurs, motif : il ne devait pas y avoir d'allusion politique dans un récit du Nouveau Roman, et à plus forte raison aucune analyse problématique d'une situation politique, à plus forte raison coloniale [...] j'étais interloqué, je n'ai pas compris du tout au début pourquoi un récit français nouveau ne saurait prendre en charge une problématique nationale. »”
“« On entendait seulement, de temps en temps, le bruit d'une poutre qui tombait au loin sur les pavés — une ville de 600 000 habitants était en train de périr par l'incendie [...] il n'y avait pas de cris, les gens n'étaient pas encore sortis des abris, ou ils étaient morts — il n'y avait que ce bruit du vent dans les flammes, c'était à la fois très beau et totalement irréel. »”
“« Durant la Seconde Guerre mondiale, une violence sans pareille a été faite non seulement au corps des individus mais à la culture européenne [...] et bien, après vingt ans d'essor et de renouveau culturel, voilà que nous sommes tombés dans une sorte de décrépitude intellectuelle, hors toute violence, dans la douceur, l'extrême douceur de nos grands médias doucereux. »”