Glucksmann, André
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Core ideas
Dans le premier entretien, Glucksmann revient sur sa pensée « en guerre » (son premier livre portait sur le discours de la guerre, le dernier encore sur la guerre) et sur ce qu'il a de commun avec Foucault (l'attention à ce que la philosophie évite : la prison, la folie, ici la guerre et la maladie), tout en divergeant de lui : pour Glucksmann, toute grande pensée a un « double fond », une voix de pouvoir et une voix critique qu'il cherche à entendre. Il évoque son enfance (père mort quand il avait trois ans, mère résistante, enfant juif de famille étrangère communiste ; enfermé enfant dans un camp près de Vichy, il a échappé au départ vers un camp d'extermination grâce au courage de sa mère et de quelques gendarmes), et en tire que la résistance est toujours possible et efficace, contre l'idée que « tout se confond » ou que « les Français ne pouvaient pas savoir ». Il refuse l'« exotisme » (le mal serait chez les autres : le sida, les Balkans, l'Algérie) et rappelle son passage au Parti communiste (de 13 à 17 ans), puis son éloignement par refus de la répression à l'Est et de la guerre d'Algérie, son premier livre sur la stratégie atomique et la guerre du Vietnam, et ce qu'il a retenu de mai 68 (le sourire et la parole retrouvés, l'épisode où Cohn-Bendit demande à Aragon de s'expliquer sur son passé stalinien avant d'accepter son soutien).
Le deuxième entretien porte sur les idéologies et massacres : les massacres du XXe siècle sont des massacres « multipliés » par une idée (il évoque une remarque de Soljenitsyne, transcrit « Génie tine », sur ce « multiplicateur ») : pas de Staline sans marxisme, ce qui ne veut pas dire que Marx soit Staline, pas de nazisme sans un fond philosophique nationaliste ; il attribue la diffusion du marxisme au fait qu'il serait une « science de la guerre » et de la mobilisation des masses. Il distingue « guerre totale » (mobilisation de tout) et « guerre totalitaire » (qui vise d'abord les populations civiles), l'applique à l'ex-Yougoslavie (il dit que l'idéologie de la « grande Serbie » et des « purifications » avait été préparée, et accuse des responsables politiques occidentaux de ne pas avoir regardé ce qui se passait), et défend la ville comme berceau de la civilisation occidentale (liberté de la cité, pluralité), contre les « fondamentalismes » ethniques, religieux ou idéologiques ; il lit la tragédie de Thèbes comme celle d'une ville qui s'enferme sur elle-même. Dans le troisième entretien, il explique pourquoi, selon lui, la France n'a pas connu de terrorisme post-68 comparable à celui de l'Allemagne ou de l'Italie (des « khâgneux » plus armés d'un stylo), évoque la Saint-Barthélemy et le « parti des politiques » (« Paris vaut bien une messe »), juge que l'appel du 18 juin de de Gaulle est celui d'un dissident armé de sa seule culture et d'une « certaine idée de la France », et reproche à la France d'être « en pantoufles » face à Sarajevo, Grozny et au Rwanda (il évoque la participation de la France au Rwanda) ; il plaide pour une dissuasion généralisée au bord de l'abîme, non fondée sur un « bien commun » mais sur le « minimum » de se mettre d'accord contre le mal.
Le quatrième entretien traite du sida et du scandale du sang contaminé, qu'il lit comme l'effet d'idéologies (la « pleine santé », le « plein emploi », la « pleine paix » des trente glorieuses, l'infaillibilité des « états-majors » civils comme militaires, la générosité du don du sang gratuit et la « bonne conscience » ), reproche à la campagne pour le préservatif de nier la difficulté de la relation amoureuse (évoquant Tristan et Iseut, Emma Bovary, Anna Karénine comme culture de l'ambiguïté amoureuse) et de réduire à un problème technique, et critique les explications psychanalytiques de la pulsion de mort. Dans le cinquième entretien, il oppose de Gaulle à l'école des Annales (accusée selon lui d'avoir minimisé la guerre au profit du « long terme »), défend l'humanitaire (« il faut parler » : Biafra, Éthiopie, Médecins sans frontières) contre ses critiques, évoque sa réconciliation provisoire de Sartre et d'Aron à propos des boat people en 1979 et la nécessité de s'unir « non pas sur le bien mais contre le mal », plaide pour un intellectuel qui pose des questions plutôt qu'un « poteau indicateur », et conclut sur l'« inconsolable » (Nerval, Auschwitz, Kolyma) comme fondement de l'éthique, en expliquant ne pas parler de lui comme Proust.
Excerpts
“« Prenons un criminel ordinaire : un assassin en série, ça fait dix morts ; quand il en est à vingt, c'est un miracle, on en parlera pendant un siècle. Prenez maintenant les massacres du XXe siècle : là on compte en millions. La différence tient au fait que Staline, Hitler et bien d'autres disposent d'un multiplicateur qui permet de mobiliser des millions d'hommes pour en tuer d'autres, et ce multiplicateur, c'est une idée, une idéologie. »”
“« Cela m'a appris que dans toutes circonstances une résistance est possible, et d'autre part plutôt efficace : que même dans les pires moments, le fait de parler, le fait d'avertir, le fait de hurler change une partie des choses, et qu'il n'y a pas lieu de dire que les circonstances font que tout se confond. »”
“« On ne peut pas s'unir sur le bien, sur une conception unique de l'ordre du monde ; ce sur quoi on peut s'unir, c'est contre le mal, car nous savons, que nous habitions en Chine, en Europe ou en Amérique du Sud, qu'un camp de concentration est un camp de concentration, et qu'un tortionnaire torture. »”