Clastres, Pierre
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full (transcription automatique très approximative : de nombreux passages, notamment les lectures et chants, sont déformés ou incohérents)
Core ideas
Clastres présente son terrain (Paraguay, Chaco, Venezuela chez les Yanomami) et le « mystère » qui l'a fasciné : dans les sociétés primitives, il y a des chefs, mais ils n'ont aucun pouvoir. Il oppose deux sortes de sociétés, avec et sans État, contre le schéma d'Engels (l'État comme instrument de la classe dominante, né de la division en classes) : pour lui, c'est « la voie économique qui est fermée » (économie inerte, pas de progrès des forces productives) et c'est le politique qui précède et détermine la division en classes, par l'apparition d'une relation de commandement-obéissance. Le pouvoir, dans la société primitive, n'est pas du côté du chef mais du côté de la société, qui l'exerce contre le chef par une relation de dette : il faut être bon orateur (discours quotidiens et « édifiants », qui répètent la tradition : « ne changeons rien ») et généreux (le chef ne peut refuser sans perdre son statut), et c'est le seul homme à « travailler » (produire un surplus qu'il distribue sans réciprocité), alors que dans les sociétés à État la société est endettée envers ceux qui détiennent le pouvoir (tribut, impôt).
Il décrit des sociétés où l'on travaille peu (agriculture sur brûlis, chasse-collecte), autosuffisantes (chaque communauté et chaque individu savent tout faire, donc pas de division du travail ni de hiérarchie du savoir), où l'énergie « libidinale » reste disponible pour la fête, la guerre, la sexualité, le rêve ; la division se fait selon le sexe et l'âge, l'arc et le panier chez les Guayaki, et il refuse de parler d'« exploitation » des femmes tout en reconnaissant une aliénation, ce que contestent Guattari (« pouvoir sur les femmes, pouvoirs d'initiation », micropolitique dans les rapports d'initiés/non-initiés) et Gauchet (exemples de femmes chefs ou chamanes, rôle des femmes dans les décisions, échange matrimonial comme amorce d'une unité politique plus grande). Il avance que les rituels d'initiation (« torture » du corps des jeunes gens) inscrivent dans le corps la loi « tu n'auras pas le désir de pouvoir, ni le désir d'obéissance » et que la religion (« nous n'avons pas fait la société, nous n'avons pas de pouvoir sur elle ») est un dispositif contre l'émergence de l'État ; le langage est aussi, dans le chant, hors du pouvoir (subversion du langage).
Il oppose le chef (parole vide, conservatrice, obligée) au prophète tupi-guarani (parole pleine, appel au changement, croisade vers la « terre sans mal », dizaines de milliers de personnes derrière lui, appel à rompre les règles matrimoniales) : une « machine de guerre contre les chefs » qui aurait pu, selon lui, déboucher sur un pouvoir d'État sans la conquête européenne. Il souligne le rôle du démographique (l'Amérique précolombienne aurait compté, selon des études de Berkeley, une centaine de millions d'habitants ; les sociétés primitives contrôlent leur population par l'avortement, les tabous sexuels, le sevrage tardif, l'infanticide ; l'État est nataliste, car plus d'habitants égale plus de tributaires, comme chez les Incas), la quasi-absence de folie dans les sociétés sans aliénation, l'intégration des « déviants » (un homme devenu « porteur de panier » chez les Guayaki). Il conclut sur l'ethnocide : l'arrivée des Blancs (maladies, routes progressistes ou réactionnaires, « colonies » de regroupement où des Indiens meurent), le refus indien du travail et de l'obéissance (d'où l'importation d'esclaves africains), l'opposition entre sociétés du « multiple » (guerre comme moyen de maintenir la multiplicité) et sociétés de « l'Un » (État), et l'idée que « les sauvages » sont aussi dans les asiles, les prisons et les écoles de l'Occident ; l'émission se termine par un texte d'Artaud.
Excerpts
“« Dans les sociétés primitives, le pouvoir n'est évidemment pas du côté du chef, il est du côté de la société. Le pouvoir est totalement rabattu sur le corps entier de la société. On pourrait dire que la société primitive, en tant qu'elle détient le pouvoir, l'exerce sur le chef et contre le chef, par le biais précisément de cette relation de dette. »”
“« Le discours du chef sauvage, il faut l'entendre comme un témoin de dette : le chef, c'est la source d'un flux de discours qu'il doit à la société. [...] Dans ce discours, il ne dit rien spécialement : il dit aux gens, voilà ce qu'il faut faire, c'est continuer à vivre comme nous l'ont enseigné nos ancêtres, il faut surtout ne rien changer. »”
“« Dans une société primitive, en général il n'y a pas de spécialiste, parce que tout le monde sait tout faire et personne ne dépend de son voisin. [...] De la même manière que, à l'intérieur de la communauté, il ne peut pas y avoir de hiérarchie fondée sur le savoir, il ne peut pas y avoir de hiérarchies entre les communautés, parce que chaque communauté est autosuffisante. »”