Utrillo, Maurice & Valore, Lucie & Gazi & Pétrides, Paul & Latour, Claude & d'Esparbès, Jean & Carco, Francis
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Core ideas
Ce documentaire radiophonique de 1952 — enregistré trois ans avant la mort d'Utrillo, alors que le peintre, âgé de 69 ans, était déjà visiblement affaibli — reconstitue sa vie à travers le témoignage de proches survivants plutôt que par une narration biographique conventionnelle, entraînant les auditeurs à travers Montmartre (le Lapin Agile, la rue Saint-Vincent, le Sacré-Cœur) avant de se rendre au Vésinet pour interroger directement Utrillo et sa femme. L'émission s'ouvre sur l'obsession d'Utrillo pour le blanc, directement interrogée : son marchand Paul Pétrides explique la « période blanche » (1908-1914) de façon pragmatique plutôt que mystique — ayant du mal à marcher après sa crise de 1908 (« la Montmanie », telle qu'on la nomme ici), Utrillo mélangeait du plâtre et de la colle à sa peinture pour rendre les murs de Montmartre, découvrit que la texture obtenue ressemblait véritablement à de la pierre, et continua à l'employer pendant six ans ; Pétrides corrige aussi une rumeur exagérée selon laquelle un Utrillo se serait vendu en Amérique pour l'équivalent de 100 millions de francs, situant le prix réel le plus élevé plutôt autour de 5 à 6 millions.
Plusieurs témoins convergent sur les mêmes faits biographiques essentiels : Utrillo est né à Montmartre dans la nuit du 25 au 26 décembre 1883, fils de Suzanne Valadon — elle-même peintre largement autodidacte qui avait posé pour Renoir et Puvis de Chavannes, et dont la propre mère, blanchisseuse, faisait la lessive de Toulouse-Lautrec, donnant à la jeune Valadon son premier contact informel avec des artistes en activité. Valadon éleva seule son fils ; son père biologique, un homme nommé Boissy (descendant, dit-on, de troubadours ayant jadis chanté les moulins de Montmartre), fut jugé indigne par Valadon, qui donna plutôt au garçon le nom d'un ami critique d'art espagnol, Miguel Utrillo, lequel le proposa avec désinvolture (« on l'appellera Utrillo, comme moi »). Utrillo n'eut aucune formation artistique et, de son propre aveu comme de celui de sa femme, avait à peine vu de musées ou de grands tableaux avant l'âge adulte ; son alcoolisme précoce (apparu vers 16-17 ans, à la suite d'un grave accident et d'une dépression) est décrit par son plus vieil ami, désigné sous le nom de « Mouss », comme résultant d'une faiblesse physique, d'une mauvaise alimentation, et d'un tempérament trop tendre et poétique pour la vie ordinaire, se soignant par la boisson pour retrouver « un élément de vie et d'espérance ». Plusieurs témoins insistent, contre la légende populaire, sur le fait qu'Utrillo n'a jamais été véritablement fou, et qu'il travailla bien davantage que ne le suggère la caricature du « génie ivrogne des ruisseaux ».
Le documentaire retrace le parcours d'Utrillo vers la peinture comme presque accidentel : après s'être particulièrement distingué en mathématiques au collège Rollin, il fut placé au Crédit Lyonnais, où sa brève carrière bancaire prit fin après qu'il eut fait tomber d'un coup de règle le chapeau d'un client qui avait omis de l'ôter à l'intérieur ; le médecin d'un ami de la famille suggéra alors la peinture comme thérapie, et Valadon confia à son fils quatre couleurs, deux pinceaux et une toile, avec pour consigne d'aller peindre d'après nature. Utrillo lui-même, interrogé directement, confirme avoir surtout travaillé d'après des cartes postales et des gravures plutôt qu'en plein air (détail corroboré par Marcel Crémer, fils du concierge, dont les propres parents fournissaient à Utrillo des cartes postales — dont la scène, aujourd'hui très recherchée, de la cathédrale de Reims — et qui se souvient de son père, exaspéré par les demandes chroniques de petits prêts que Valadon faisait en échange de tableaux valant plus tard bien davantage, s'exclamant un jour qu'il préférait garder son argent plutôt que « ses croûtes »). Plusieurs récits décrivent Suzanne Valadon enfermant son fils dans des pièces pendant des jours entiers, avec son consentement, pourvu d'une bouteille ou deux, afin qu'il puisse peindre sans être dérangé — l'un des nombreux détails qui viennent compliquer le récit de la « victime sans défense ».
Gazi (surnommé « le Tatar »), fils adoptif de Valadon et inconsolable de sa mort, livre un récit long et bouleversé de la manière dont il ranima le culte de Notre-Dame de Montmartre après avoir découvert un fragment de la statue originale, préservé par son grand-père (qui l'avait secrètement soustrait au pillage révolutionnaire de l'abbaye) — histoire qui, dit-il, déclencha le retour de sa mère adoptive à la foi malgré son anarchisme de toujours, et le conduisit à composer un hymne dévotionnel qu'il interprète, sifflé et chanté, à l'antenne. Gazi se montre nettement froid à l'égard de Maurice Utrillo lui-même, refusant d'en parler directement (« nous ne nous comprenons pas... nos rapports sont déjà bien mauvais »), tout en faisant l'éloge du vieux Montmartre silencieux, éclairé au gaz, non pavé, avec « le bon noir, le noir bleu sombre avec des pointes d'or », par contraste avec le quartier touristique encombré qu'il était devenu en 1952.
Au Vésinet, Lucie Valore (épouse d'Utrillo depuis un mariage de 1935 arrangé en partie par Valadon elle-même, qui aurait dit sur son lit de mort mourir heureuse en sachant que « mon Maurice est entre de bonnes mains ») décrit comment elle éloigna délibérément Utrillo des cafés et de la culture de la boisson de Montmartre, structurant ses journées autour de la prière (une matinée entière consacrée à des prières pour les morts), du travail, et d'une chapelle privée qu'elle avait fait construire — par des objecteurs de conscience pendant la guerre, précise-t-elle avec fierté — et décrit avoir supervisé sa conversion religieuse complète : baptême, première communion, et confirmation par l'évêque d'Angoulême, quelques jours à peine après leur mariage. Utrillo, interrogé directement, confirme une dévotion catholique profonde et une révérence particulière pour Jeanne d'Arc (« héroïne de Dieu ; tout ce qu'elle a fait est divin »), désigne les églises comme son sujet favori, et donne tout au long de l'entretien des réponses caractéristiquement brèves et simples — interrogé sur les mathématiques, sa méthode de peinture, ou sa période blanche, ses réponses sont courtes et sans fioritures, contrastant nettement avec l'habillage élaboré des témoignages environnants.
Pétrides raconte avoir rencontré Utrillo et Valadon en 1928 par l'entremise du second mari de Valadon, André Utter, échangeant un costume bleu sur mesure (couleur préférée d'Utrillo) contre une gouache, et avoir noué une véritable relation de marchand après le mariage de 1935 — il estime qu'un costume coûtait alors 2 000 à 2 500 francs, comparable à une gouache, alors qu'en 1952 un petit « chef-d'œuvre » d'Utrillo se négociait entre 300 000 et 400 000 francs. Il raconte aussi une anecdote où Utrillo, sorti par une fenêtre à l'aide d'une échelle pour échapper à la surveillance, passa une nuit avec un compagnon sans-abri près d'une église à Croissy, et transforma directement cette mésaventure, le lendemain matin, en un petit chef-d'œuvre. Claude Latour, condamné des années plus tôt pour faux en peinture (fabrication et vente de faux Utrillo), intervient pour expliquer l'anatomie technique d'un authentique Utrillo — un tracé architectural réglé, sous-jacent, sous la peinture, « comme un maçon qui commence par le toit » — et estime qu'un millier environ de faux circulent, plaisantant que les authentiques ne se trouvent de façon sûre que « chez Petrides... et chez Utrillo ».
Le documentaire se referme sur un désaccord mis en scène entre les interviewers, à propos de l'opportunité d'inclure des témoignages déjà publiés des écrivains Roland Dorgelès et Francis Carco, désaccord résolu par la lecture d'un passage des propres écrits de Carco sur les années où Utrillo était couramment arrêté par la police de Montmartre, laquelle — indifférente à son nom comme à ses tableaux — le ramassait systématiquement pour ivresse sur la voie publique, jusqu'à ce qu'un commissaire plus entreprenant comprenne qu'on pouvait le faire peindre en échange de sa libération ; Carco décrit de petits tableaux d'Utrillo utilisés comme buvard au commissariat, et des agents finissant par l'arrêter préventivement avant même qu'il n'ait commis la moindre infraction, une fois que ses toiles se mirent à valoir de l'argent réel. L'émission se clôt sur le jugement de synthèse d'Edmond Heuzé : la génération d'Utrillo, celle des peintres de Montmartre, travaillait tout entière sous l'influence du Douanier Rousseau et partageait un style naïf, délibérément enfantin, mais là où les autres étaient des « anarchistes » vitupérant contre tout, Utrillo seul vivait véritablement à l'intérieur de son propre rêve et le transcrivait — ses toiles, insiste Heuzé, ne sont pas de simples paysages de la Butte mais « des messages et des présences », l'œuvre d'un homme souffrant et religieux qui a su transformer le ciel couleur de plomb de Montmartre en quelque chose comme du cristal serti dans sa propre gangue brute.
Excerpts
Paul Pétrides expliquant l'origine technique, non mystique, de la « période blanche » d'Utrillo :
“Quand il a eu la Montmanie en 1908... il a fait mélange avec sa peinture et il a essayé ses premiers tableaux, et alors ça rendait le vrai mur. Alors quand il a vu que ça rendait, il a continué jusqu'à 1914.”
Gazi sur le vieux Montmartre silencieux avant qu'il ne devienne un quartier touristique :
“Quand on quittait Paris un soir d'hiver pour monter sur la butte, on rentrait dans le silence... le bon noir, le noir bleu sombre avec des pointes d'or. C'était les petites lumières des fenêtres des masures de Montmartre — c'était de l'or pur, du vrai, l'or de l'amour.”
Francis Carco (lu à l'antenne) sur la police de Montmartre transformant les arrestations d'Utrillo en tableaux gratuits :
“'Allez Momo,' disaient les flics, 'fais-nous une petite vue de Montmartre au lieu de râler.'... Quand les cartons ou les toiles du Trio commencèrent à valoir trois ou 400 francs, les agents ne se contentaient plus de le ramasser dans la rue — ils le guettaient dès qu'il sortait de chez lui.”