Rosa, Hartmut
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Core ideas
Interrogé sur l'extrême droite en Allemagne pendant la pandémie, Rosa dit que le parti AfD, déjà fort avant, a perdu en influence et que la population approuve davantage le gouvernement qu'avant la pandémie. Pour expliquer les théories du complot et le mouvement anti-masque, il ne les attribue pas au coronavirus lui-même, qui les révèle seulement : il y a une défiance générale à l'échelle du monde, les gens n'ont plus confiance en leurs perceptions (on ne peut ni voir ni sentir le virus), ni dans le discours des experts. Il y voit un symptôme d'aliénation politique : le rapport au monde de la modernité est entré en crise, et les gens ont l'impression de ne plus laisser de trace dans le monde et l'histoire. Son concept opposé est la résonance : une relation au monde dans laquelle on peut entendre sa propre voix. Les théories du complot sont une tentative de « réenchanter » le monde en identifiant des coupables, qu'il décrit comme une énergie négative plutôt que positive.
Il développe sa thèse de la disponibilité / indisponibilité : la modernité tente de rendre le monde disponible, de le contrôler par la science, la technique et la régulation politique, mais un monde complètement disponible devient « mort et ennuyeux » (si on veut contrôler complètement une personne dont on est amoureux, l'amour cesse), et quand on veut tout contrôler, l'indisponibilité revient comme un boomerang (la nature hostile avec le réchauffement climatique, la réaction en chaîne nucléaire). Le virus est selon lui le symbole d'un monde devenu monstrueusement indisponible : ni scientifiquement maîtrisé, ni contrôlé médicalement ni régulé politiquement, il échappe à la course technique, avec ses variants. Il propose un parallèle avec la bureaucratie wébérienne, que Weber voyait comme gage de rapidité et d'efficacité mais qu'on associe aujourd'hui à la lourdeur : on ne peut imaginer une société moderne sans elle, mais la vie est toujours différente de ce que prévoient les bureaucrates, il faut trouver un équilibre entre régulation et indisponibilité. Il explique la lenteur de la vaccination par les exigences juridiques de sécurité, d'équité, de transparence et de prévisibilité, et reprend, via Georg Simmel (nom transcrit de façon déformée), l'idée que la modernité repose sur des chaînes d'interaction extrêmement longues (laboratoire, usines, aiguilles, composants de plusieurs pays), fragiles au moindre grain de sable, ce qui peut conduire à un retour à l'échelon local en médecine ou dans l'alimentation, tout en montrant sa capacité à les mobiliser.
Sur le « monde d'après », il dit que, comme sociologue, il ne peut pas prédire la société à venir : avec Hannah Arendt, il invoque la natalité (la capacité de recommencer), la situation présente est une crise où dépendances et routines ont éclaté et qui pourrait permettre de recréer quelque chose, si une action politique et une réflexion collectives s'en saisissent. Interrogé sur la Shoah, il répond, avec Adorno, qu'elle n'est pas un retour à une barbarie préhistorique mais une barbarie produite par la logique de la modernité, la logique de la disponibilité totale et du contrôle absolu, alors que le virus renvoie plutôt à une friction entre nature et modernité, signe d'un mauvais rapport au monde. À la question de savoir s'il faut plus ou moins de modernité, il répond qu'il faut peut-être penser « à côté » d'elle : une société « trans-moderne » dont le but ne serait ni l'accélération ni la performance.
Excerpts
“« Pour moi, le contraire de l'aliénation, c'est la résonance : une relation au monde dans laquelle on peut entendre sa propre voix, qui nous permet de nous relier à la réalité sociale en dehors de nous-mêmes. »”
“« Il est impossible de rendre le monde complètement disponible et de le garder en vie en même temps. Quand je tombe amoureux de quelqu'un et que je veux le contrôler complètement, l'amour cesse. [...] Quand on veut tout contrôler, l'indisponibilité revient comme un boomerang. »”
“« Ce n'est pas un retour à une forme archaïque prémoderne, un reliquat de barbarie : pour moi, c'est davantage une barbarie qui a été produite par la logique de la modernité, la logique de la disponibilité totale, du contrôle absolu. »”