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Robbe-Grillet, Alain

écrivain et cinéaste, figure du Nouveau Roman

Alain Robbe-Grillet - Entretien sur la nature (L’harmonie imitative)

Artesquieu · Dec 30, 2023

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Core ideas

Alain Robbe-Grillet distingue d'emblée deux rapports radicalement différents à la nature : celui de l'homme privé, ingénieur agronome de formation, spécialiste des maladies du bananier, qui vit à la campagne (en Normandie) avec un plaisir réel et un regard professionnel aiguisé sur les arbres et les plantes ; et celui de l'écrivain, chez qui cette même nature ne passe, dit-il, jamais dans les livres. Il raconte comment les bananeraies décrites de façon purement géométrique dans La Jalousie (comptage des plants, alignements en quinconce) sont issues d'une expérience réelle vécue en Guinée et en Martinique, mais que huit ans après avoir quitté ce métier, ces bananiers étaient devenus dans son écriture des « images mentales abstraites » n'entretenant plus aucun contact avec la réalité — expérience qu'il retrouve avec l'anecdote des mouettes du Voyeur : ayant décrit de mémoire des mouettes bretonnes puis retournant volontairement en observer de vraies, il constate que la mouette réelle ne l'intéresse plus du tout et ne ressemble en rien à celle de son livre.

Il développe sa thèse centrale : la phrase descriptive ne décrit jamais le monde, elle décrit uniquement le descripteur — comparaison qu'il établit avec la physique moderne, où une équation ne décrit plus, contrairement à la croyance du XIXe siècle, le phénomène physique lui-même mais seulement l'esprit du physicien qui l'énonce. Il oppose sur ce point le romancier du XIXe siècle (Balzac), qui parlait véritablement du monde et se documentait pour garantir son réalisme, au romancier moderne, qui ne parle, selon lui, que de soi. Il précise que ce « moi » n'a rien d'une nature humaine éternelle mais désigne un individu parfaitement situé dans l'espace et le temps, un Européen occidental du XXe siècle.

Robbe-Grillet développe longuement sa critique de la métaphore, qu'il juge par nature anthropocentriste et trompeuse : dire qu'un village est « blotti » au creux d'un vallon ne renseigne en rien sur le village mais installe une communion souterraine entre le lecteur et une âme prêtée aux choses, fondement selon lui de tout humanisme traditionnel et, en dernière instance, de la pensée chrétienne et de l'idée d'une « nature humaine » commune et éternelle. Il étend cette critique aux analogies les plus discrètes (la « crinière » d'une vague, le « galop » d'un nuage), jugées plus insidieuses encore que celles nommant explicitement l'homme, car elles installent progressivement l'idée d'une intériorité et d'une nature commune à toute chose. Il précise toutefois que certaines métaphores subsistent dans ses propres textes de façon délibérée et ironique — comme la « bonne odeur de café chaud » surgissant à la fin d'une description géométrique et impersonnelle — pour suggérer, par un effet d'humour, qu'un observateur humain aurait pu être présent là où le texte n'en montre aucun.

Il conclut sur son usage des couleurs : s'appuyant sur une étude statistique américaine, il note que le noir, le blanc et le rouge — couleurs quasi géométriques, réduites à des formes plutôt qu'à un rapport sensuel — dominent ses écrits, alors que des teintes comme le mauve (associées par lui à la nausée sartrienne des bretelles d'Antoine Roquentin) entretiennent un rapport « louche » et charnel qu'il évite. Il explique avoir toujours voulu tourner en noir et blanc contrasté, y compris pour des scènes en pleine nature, et révèle avoir délibérément banni tout élément naturel (herbe, arbre) du scénario de son film en couleur alors en préparation, préférant les décors minéraux et urbains ou, à défaut de nature, le désert du sud tunisien — pur inverse, dit-il, de la Normandie humide et végétale qu'il habite avec joie.

Excerpts

“« Quand je suis arrivé sur la côte bretonne et que j'ai vu la première mouette [...] je me suis aperçu que ce n'était pas du tout la même que cette mouette réelle [...] j'avais des mouettes dans la tête qui n'avaient plus besoin d'entretenir aucun contact avec la réalité. »”

“« Que perdrait le village à être seulement situé au creux du vallon ? Le mot "blotti" ne nous donne aucun renseignement complémentaire [...] la croyance en une nature se révèle ainsi comme la source de tout humanisme, au sens habituel du mot. »”

“« J'ai décidé que dans ce film, en tout cas, il ne devait pas y avoir de nature [...] au contraire, dans ce monde de ferraille, j'ai besoin d'image de quelque chose qui peut-être la nature, mais en fait de nature, c'est le désert — la nature avec l'absence de nature. »”