Ellul, Jacques
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Core ideas
Ellul expose les deux thèses centrales de son livre à paraître sur la prolétarisation du tiers-monde. La première est que l'écart technique (« technical gap ») entre le tiers-monde et l'Occident développé ne cesse de se creuser plutôt que de se combler, plaçant les pays pauvres dans une situation de dépendance permanente, aggravée par le fait que leurs élites poursuivent une image du « développement » calquée sur le modèle occidental plutôt que de définir leur propre trajectoire. La seconde est qu'un développement de type industriel exige un capital de base qui, faute d'être disponible localement, doit soit être importé (creusant la dépendance extérieure), soit être produit sur place par la prolétarisation d'une partie de la population — au sens marxiste où des travailleurs sont mobilisés pour produire plus de valeur qu'ils n'en consomment. Il insiste sur le fait que rien de tout cela n'est fatal en soi : la dépendance ne devient inévitable que « tant que nous ne faisons pas les sacrifices nécessaires » — un abaissement du niveau de vie occidental et une réorientation de la production industrielle vers des technologies réellement utiles au tiers-monde (fours et pompes solaires plutôt que moteurs à essence) plutôt que vers ce qui est rentable pour l'Occident. Il dénonce comme hypocrite l'argument, entendu de la bouche de responsables politiques français, selon lequel l'aide au tiers-monde permettrait à la France de sortir elle-même de sa crise économique, y voyant une reconduction de la charité bourgeoise du XIXe siècle qu'on prétendait justement dénoncer.
Il développe une critique du modèle de développement en citant l'exemple d'un village du Sahel adopté par sa paroisse pendant la grande sécheresse : averti par des étudiants tchadiens de ne jamais envoyer d'argent directement à l'État (qui ne parviendrait jamais aux villageois), le groupe a établi un contact direct via un médecin français, et découvert que les besoins réels du village différaient radicalement des projets envisagés à distance — non un forage profond mais des pelles pour creuser de nombreux petits puits peu profonds, non un tracteur mais du ciment et du grillage pour un poulailler protégeant les poules des rapaces. Il y voit une leçon plus générale sur l'écart entre planification technocratique à distance et besoins réels exprimés localement, opposant cette réussite à l'échec de programmes financés via les canaux étatiques, dont l'argent, selon lui, n'atteint jamais les populations visées. Interrogé sur des modèles alternatifs de développement, Ellul rappelle avoir identifié dès les années 1950, dans son livre La Technique, quatre cultures (Chine, Inde, Cuba, Maroc) qu'il jugeait alors suffisamment enracinées pour absorber sélectivement la technique occidentale sans perdre leur singularité — bilan qu'il dresse en 1981 comme largement raté : le Maroc totalement occidentalisé, l'Inde en crise permanente, la Chine post-maoïste se « mettant au pas » technique occidental — sans pour autant conclure à un échec définitif, citant en exemple l'imprévisibilité de ce qui se joue alors en Pologne (le mouvement Solidarność) comme preuve que l'accident historique reste toujours possible.
Une large partie de l'entretien porte sur la comparaison entre les révolutions du tiers-monde et les révolutions industrielles européennes du XIXe siècle. Ellul y voit un risque tragique de simple répétition : une révolution survenant au même niveau de développement économique et engendrée par le même type de conflits que les révolutions européennes ne ferait, selon lui, que reproduire leurs résultats plutôt que d'ouvrir un stade social ou politique réellement différent — tout en précisant qu'il comprend et justifie pleinement les mouvements de libération et les théologies de la libération en Amérique latine au vu de l'oppression paysanne qu'ils combattent. Il partage à ce propos un souvenir personnel de la Résistance française (1940-1944) : la tension entre partisans de la lutte armée absolue et ceux privilégiant la sauvegarde du plus grand nombre de vies, restée relativement pacifique jusqu'à ce que, quelques mois avant la Libération, des maquis communistes exécutent, selon son récit, des camarades de maquis non communistes avec lesquels ils avaient pourtant coopéré pendant trois ans — un épisode qu'il rapproche de la prise de pouvoir de Tito en Yougoslavie. Il oppose à ce précédent l'expérience, qu'il qualifie lui-même de « miracle » inattendu, de son voyage au Nicaragua peu après la révolution sandiniste, où il dit avoir été frappé par l'absence de vengeance généralisée, y compris envers d'anciens gardes de Somoza, et par le respect mutuel observé entre jeunes combattants armés et jeunes chrétiens ayant refusé de tuer tout en prenant des risques comparables dans la logistique clandestine — concluant que ce dépassement de la violence n'est possible que lorsque celui qui l'exerce tolère à ses côtés un interlocuteur non-violent, et réciproquement, illustrant ce principe par le souvenir d'un militant non-violent d'extrême gauche ayant, seul, arrêté un affrontement entre policiers et étudiants à Bordeaux en 1968 par le seul respect que lui vouaient les deux camps.
L'entretien se referme sur une longue discussion de la voiture individuelle comme symbole d'une pathologie technique et psychologique propre à certaines cultures — France, Espagne, Amérique latine — où elle engendrerait un comportement de violence routière quasi absent, selon Ellul, aux Pays-Bas, en Angleterre ou en Italie ; il attribue en partie cette différence à la plus large diffusion néerlandaise des voitures de fonction (moins personnalisées, donc moins investies d'un esprit de puissance ou de compétition) et dénonce l'« idolâtrie » de la voiture entretenue par la publicité et la médiatisation des courses automobiles françaises, y compris en pleine crise pétrolière. Il nuance toutefois l'alternative du transport en commun, dont il reconnaît la supériorité psychologique et sociologique sur la voiture individuelle tout en soulignant le risque, propre à tout système technique hautement centralisé (comme l'électricité ou le téléphone), d'une fragilité accrue face à la panne généralisée — citant en exemple positif le système costaricien de bus gérés par une quarantaine d'exploitants indépendants plutôt que par une autorité centralisée unique, qui laisserait selon lui « plus de jeu » dans l'organisation du transport.
Excerpts
“« Chacun de mes livres repose sur cette idée qui est absolument centrale pour moi : c'est inévitable si nous ne faisons rien et si nous n'acceptons pas les sacrifices nécessaires [...] rien n'est inévitable, mais tant que nous ne faisons pas les sacrifices nécessaires, c'est inévitable. »”
“« L'instituteur du village nous a répondu : ça, ça ne sert à rien, ce n'est pas du tout ça dont nous avons besoin [...] nous avons besoin de beaucoup de petits puits, mais nous ne pouvons pas les creuser parce que nous n'avons même pas les outils — si vous pouvez nous envoyer des pelles, des bêches [...] il faut être sur place pour savoir des choses comme ça. »”
“« Étant donné que ça correspondra à un certain niveau de développement économique et un certain type de conflits tels que nous les avons vécus en Europe, ça sera la reproduction des révolutions européennes du 19e siècle [...] ce n'est pas une révolution qui va faire passer à un stade social ou politique différent. »”