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Chagall, Marc

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Marc Chagall - Discussion du peintre avec ses amis (Une soirée à Saint-Paul-de-Vence)

Artesquieu · Mar 11, 2024

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Reçu dans sa maison de Saint-Paul-de-Vence entouré non de critiques d'art mais de ses amis du quotidien, Marc Chagall évoque la genèse de son « Message biblique », série de tableaux nés d'une commande d'Ambroise Vollard dans les années 1920 (illustrer les Fables de La Fontaine), qui le conduit à s'installer sur la Côte d'Azur — un lieu qu'il décrit comme une renaissance sensorielle après ses années de pauvreté à Vitebsk et Moscou, dans la lignée de Renoir, Bonnard et Matisse avant lui. Il raconte avoir entrepris, plus tard, un voyage en Palestine qui a directement nourri sa série biblique, et insiste sur le fait que le futur musée national du Message biblique à Nice, bien que juridiquement qualifié de musée, ne doit selon lui jamais en être un au sens où l'entend le grand public — un lieu où « les choses s'endorment » — mais un espace vivant, ouvert à de vastes jardins non clôturés où les amoureux pourraient se promener le soir. Il précise avoir fait don de cette œuvre à l'État plutôt que de la vendre, par simple attachement au lieu où il vit, refusant toute prétention à l'éternité muséale et affirmant qu'il ne s'agit pas d'imposer sa vision biblique aux générations futures.

L'architecte André Hermant explique sa collaboration avec Chagall autour du souci commun de la légèreté et de l'évasion de la pesanteur, en associant la pierre blanche des carrières de Nice à des techniques modernes pour créer un lieu de méditation plutôt qu'un musée classique. Le doyen Louis Trotabas revient sur la genèse d'une mosaïque offerte par Chagall à la faculté de droit de Nice (représentant Ulysse), réalisée en pleine période de Mai 68 et portée, selon lui, par l'amitié et le respect des étudiants malgré le climat de contestation. Louis Gautier-Vignal rapporte une confidence de Chagall sur son voyage en Palestine, soulignant la difficulté de distinguer, dans son œuvre biblique, ce qui relève de l'invention pure et ce qui procède du choc direct avec les paysages et sites visités.

Chagall décrit longuement son rapport anxieux et superstitieux à la création : il ne montrait jamais ses tableaux ni ne demandait d'opinion avant son mariage, mais dépend depuis lors entièrement du jugement de sa femme Valentina (Vava) pour savoir qu'une œuvre est achevée — un jugement qu'il décrit comme la seule « frontière » capable d'apaiser son inquiétude perpétuelle. Il évoque avec une certaine gêne des œuvres de commande comme le plafond de l'Opéra de Paris, réalisées dans l'angoisse malgré la liberté que lui offrait, dit-il, l'absence de rémunération directe. Son médecin, témoin de son insomnie créative, raconte l'anecdote d'une chute de trois mètres depuis un échafaudage pendant l'exécution du Message biblique, et Chagall lui-même relate comment son épouse, en pleine convalescence d'une fracture au ski, a dû écouter en boucle la musique de Mozart pendant des jours pour l'accompagner dans la conception de son décor pour La Flûte enchantée.

L'entretien se referme sur une réflexion esthétique centrale chez Chagall : la beauté parfaite — celle de Mozart, de Vermeer, d'un enfant — lui apparaît toujours teintée de mort et de tragédie, tandis qu'à l'inverse un sujet de drame ou de tragédie représenté frontalement le fait sourire, la véritable mesure du tragique se logeant selon lui toujours derrière le sourire plutôt que dans la représentation directe du malheur — une intuition qu'il relie à sa propre angoisse face à l'actualité du monde (guerres, grèves) qu'il dit suivre avec assiduité par la presse et la radio, malgré la distance apparente de son jardin de Saint-Paul-de-Vence.

Excerpts

“« Je ne veux pas imposer ma vision biblique aux générations futures [...] la Bible, pas plus que le bonheur, ne s'enferme dans un musée [...] je veux beaucoup de jardins qui ne seront pas clôturés, avec des bancs, pour que les amoureux viennent se promener le soir. »”

“« Quand ma femme dit que c'est bien, alors c'est fini, le tableau est fini — voilà, c'est comme ça, c'est une des conséquences du bonheur [...] il n'y a rien qui peut me calmer, sauf quand Madame Chagall dit que c'est fini. »”

“« Quand j'écoute la musique parfaite de Mozart, j'ai envie de pleurer, je suis malheureux pour lui, parce que la perfection c'est presque la mort [...] c'est le contraire qui est positif : c'est par le sourire qu'on vous donne le drame, et la tragédie représentée directement fait sourire. »”