Butler, Judith & anglais, Butler s'exprime en
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full (un entretien d'environ quarante minutes ; transcription automatique par endroits très déformée, notamment dans les passages traduits de l'anglais, les questions longues de l'animateur et quelques citations ; les passages incertains sont omis)
Core ideas
Désir, reconnaissance et langage. Interrogée sur sa « question centrale », Butler répond qu'elle n'en a pas une seule, mais que depuis ses travaux sur Hegel elle s'intéresse à la relation entre désir et reconnaissance : le désir appelle la reconnaissance de la part de l'autre (et dans l'autre), et pour pouvoir exister il lui faut un langage, un discours reconnu. Cette exigence a pris un sens particulier avec les mouvements queer : être reconnu même si son désir ne se conforme pas à l'hétéronormativité. Mais le langage disponible peut aussi capturer et contrôler le désir, le rendre « lisible » en le déformant. Pour elle, le désir n'est pas une propriété que l'on possède, c'est « notre être lui-même », toujours dépendant d'une relation (parfois conflictuelle) à autrui.
Normes, reconnaissance et liberté. Butler soutient que la reconnaissance totale n'est jamais atteinte et qu'elle ne vit pas dans cette attente ; elle est favorable au mariage homosexuel mais note un risque de normalisation (certaines vies, certains formats relationnels restent exclus, d'autres souffrances apparaissent). Elle rappelle que « toutes les normes ne sont pas à jeter » (l'absence de normes peut être plus violente), refuse qu'on la caricature en défenseure de « n'importe quelles vies » ou d'un individualisme quasi libertarien : nous sommes formés par des normes sociales, avec une latitude réelle mais toujours « au milieu de contraintes », et « construction sociale » ne veut pas dire déterminisme. L'animateur résume sa position comme une tension entre reconnaissance et exclusion, contrainte et création, plutôt qu'entre individu et groupe ou nature et culture.
Deuil, mélancolie politique, singularité. Elle développe sa réflexion sur les vies « qui ne comptent pas » : refuser de porter le deuil de populations entières (victimes de guerres, par exemple) peut relever d'une politique mélancolique au sens de Freud (deuil impossible) ; reconnaître la perte permet de nommer la responsabilité et de demander justice. À l'animateur qui veut la distinguer comme penseuse « singulière », elle répond qu'elle se tient dans une chaîne de penseurs (Beauvoir, d'autres féministes) auxquels elle apporte « une petite inflexion », et que son nom a pris des significations qu'elle n'a pas voulues (visas refusés dans certains pays). L'animateur oppose à la simple « tolérance » (critiquée par Derrida) une reconnaissance fondée sur l'admiration pour une singularité, un style.
Réfugiés, critique et souffrance d'autrui. Butler évoque la situation des réfugiés en Méditerranée : privés de statut, abandonnés par l'Union européenne, ils s'organisent pourtant (téléphones portables, réseaux, solidarité, assemblées, mouvements de résistance, par exemple en Allemagne) ; on ne peut les réduire ni à des « individus » ni à de purs corps, et le langage compte (dire « réfugiés » plutôt que « migrants »). L'animateur la rattache à l'École de Francfort (Adorno, Benjamin, exil et lutte contre le fascisme) : la philosophie doit répondre aux conditions historiques de son temps, et la critique est un geste à la fois vital et créatif. Butler explique enfin pourquoi la souffrance des autres est insupportable à certains : l'identification (se sentir semblable) ne doit pas être nécessaire, il faut reconnaître qu'une souffrance est insupportable même quand elle n'est pas celle de ceux qui nous ressemblent ; pour elle, la critique n'est pas seulement négative mais « une activité éminemment créatrice qui façonne le monde ».
Excerpts
“« Le désir, c'est notre être lui-même. »”
“« La vraie reconnaissance, c'est l'admiration pour une singularité, pour une nouveauté, pour un style. »”
“« C'est une activité éminemment créatrice qui façonne le monde. »”