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Coulmont, Baptiste

sociologue, auteur de Sociologie des prénoms, La Découverte

Baptiste Coulmont - Entretien (Sociologie des prénoms)

Artesquieu · Aug 26, 2022 · partial coverage

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Coverage note: full (transcription automatique de bonne qualité, avec quelques mots déformés)

Core ideas

Coulmont soutient que le prénom est un objet politique, sur lequel s'exerce une « emprise nationale ». Jusqu'au XVIIIe siècle, un étranger qui arrivait en France voyait son prénom francisé spontanément (Mozart devenait Amadeus, Leibniz signait parfois « Godefroid »), les registres étant parfois tenus en latin et le lien entre frontière nationale et prénom n'allant pas de soi ; la congruence entre nation, langue et prénom s'impose au XIXe siècle, avec des philologues. Avant la Révolution, le prénom était un « nom de baptême », acte de l'Église qui assignait une identité religieuse (saints catholiques depuis la Contre-Réforme, prénoms de l'Ancien Testament chez les protestants, références antiques chez les révolutionnaires) ; sous Napoléon, le choix est restreint aux prénoms des calendriers et de l'Antiquité, et l'on impose aux Juifs de l'Est de la France un nom de famille héréditaire et un prénom distinct, ce qui a donné lieu à des moqueries et à des prénoms ridicules assignés de force. À partir du début du XXe siècle, l'acte de naissance devient fixe et des parlementaires réfléchissent à permettre aux étrangers de changer de prénom, d'où la francisation, mal acceptée par l'extrême droite de l'époque parce qu'elle « invisibilisait » les étrangers, alors qu'une partie de l'extrême droite d'aujourd'hui pousse au contraire les parents à choisir des prénoms français. Coulmont observe que, de fait, une partie des enfants nés en France depuis un siècle portent des prénoms arabes, musulmans ou africains, et que la liste d'État proposée à la francisation reste « un peu démodée » (Éveline, Isabelle).

Il décrit ensuite les modes : Marie, prénom masculin au XIXe siècle puis exclusivement féminin ; retours de Léa ou d'Emma ; accélération des changements ; sécularisation (les prénoms de saints reculent, même si l'Église propose un outil pour rattacher un prénom à un saint) ; aujourd'hui on choisit un prénom parce qu'il est « beau », à l'oreille, tout en identifiant une génération, avec une proportion importante de filles nées avec un prénom en -a. Sur les litiges, il cite le cas de parents en désaccord sur le prénom de leur enfant (un juge de Bordeaux a tranché entre « Brice » (transcrit « brise ») et un prénom d'origine turque, en visant l'intérêt de l'enfant), la jurisprudence sur les prénoms ridicules (un « Titeuf » jugé ridicule en première instance et en appel) et le fait que, depuis 1993, c'est le juge, non plus l'officier d'état civil, qui contrôle. Il rattache cet autoritarisme français à une loi de fructidor an II (date déformée dans le transcript), à l'esprit napoléonien du cadastre, de la monnaie et des poids et mesures uniformes, et le compare aux États américains où le prénom n'est pas obligatoire sur l'acte de naissance.

Le prénom est aussi un lieu de résistance : prénoms bretons réclamés dans les années 1950-1960 comme « acte militant » (un quart des bébés bretons portent un prénom des listes bretonnes), le prénom Loïc qui voyage de département en département, jusqu'en Suisse, l'Allemagne de l'Est où l'on donne plus de prénoms anglo-saxons qu'à l'Ouest malgré le regard censé se tourner vers Moscou. L'entretien s'achève sur l'effet du numérique : l'identifiant administratif suffit à l'État, mais le prénom reste pour les personnes un moyen de se présenter (sexe, âge, ethnicité ou religion revendiquée) ; le sociologue cite la formule du géographe Wilbur Zelinsky, « chaque prénom est un poème d'un seul mot dans un langage indéchiffré », et l'interviewer rapproche l'identité administrative de la notion derridienne de « dividuel ». Coulmont montre que, quand les parents croient exercer leur liberté, ils obéissent à des régularités sociologiques (comme le mariage ou le suicide chez Durkheim) : les prénoms sont associés à des groupes sociaux, par exemple à des proportions différentes de mentions très bien au baccalauréat. Il rappelle enfin que changer de prénom se fait devant le juge aux affaires familiales (et reste privé), alors que changer de nom de famille passe par un bureau du ministère de la Justice et par le Journal officiel, et que les prénoms d'usage se heurtent de plus en plus aux papiers électroniques fondés sur l'acte de naissance (caisses de retraite plus rétives que le fisc ou les banques), ce qui donne une « électronisation des identités de papier ».

Excerpts

“« Jusqu'au XVIIIe siècle, quand des étrangers venaient en France, quand Mozart venait en France, il devenait Amadeus ; quand Leibniz venait en France, de Gottfried il devenait Godefroid, et ça ne posait aucun problème. On francisait spontanément tous les prénoms. [...] Les choses ont vraiment changé au XIXe siècle. »”

“« Les parents font un choix individuel pour leur enfant, essayent de le personnaliser, parfois même avant la naissance, et ils ne sont jamais les seuls quasiment à faire ce choix. Ils vont le faire comme leurs voisins ou leurs collègues, et ils s'en étonnent à chaque fois. »”

“« Les personnes arrivent dans les tribunaux et disent : j'ai eu pendant cinquante ans un prénom d'usage, mais maintenant ma caisse de retraite me dit que mes papiers ne sont pas tous à ce prénom-là, donc rectifiez s'il vous plaît votre identité avant la liquidation de votre retraite. Ce qui montre la dimension normative [...] de l'électronique. »”