Van Reeth, Adèle
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Core ideas
Van Reeth part du paradoxe du moment : après huit semaines de confinement, des gestes banals comme boire un café en terrasse deviennent désirables, puis le seront redevenus « normaux » dix jours plus tard. Cette situation extraordinaire nous a mis face à notre vie la plus ordinaire. Elle distingue le quotidien (la vie telle qu'on peut l'énoncer heure après heure, que l'on peut changer : ville, partenaire, travail) de l'ordinaire, « ce qui reste quand on a tout changé », un rapport intime au monde qui « colle à la peau » partout et qui « ne s'arrête jamais ». L'étymologie (« mettre en ordre ») suppose un désordre premier que l'ordinaire vient polir, d'où son caractère à la fois indispensable pour rester en vie et insupportable (une répétition morne et sans surprise, une « nausée » au cœur de la vie ordinaire). Elle explique qu'elle s'est aperçue que ce thème était très peu exploré par les philosophes, et que son livre, écrit à la première personne par une narratrice, mêle récit de cette enquête et expérience d'une grossesse et d'un accouchement, non pour parler de « maternité » (mot qui n'a pour elle « aucun sens ») mais parce que la philosophie, selon elle, ne jaillit jamais de nulle part et part de l'expérience incarnée.
Elle refuse que la philosophie soit une « aide » : c'est un exercice aride qui met face à l'âpreté du réel, un compagnonnage de scepticisme (« les choses ne sont jamais telles qu'on les pense »). Elle revient sur le confinement comme « immense congélation », une période inédite qui brouillait les catégories de pensée, vécue très inégalement (certains ont subi un cauchemar), et sur le rangement comme parallèle avec le travail philosophique de catégorisation : un monde sans catégories (ou sans maisons) serait invivable. Sur les ruptures de couple liées au confinement, elle voit une occasion de faire apparaître ce qui mûrissait depuis longtemps ; elle cite le philosophe Stanley Cavell et ses « comédies de remariage » hollywoodiennes des années 1940 (des couples qui se séparent puis se remettent ensemble) pour montrer que le « re » de remariage n'est pas une répétition mais dire « oui » en connaissance de cause, c'est-à-dire accepter la vie avec quelqu'un dans son caractère le plus ordinaire. La correspondance entre Albert Camus et Maria Casarès, dont une dernière lettre est lue par Lambert Wilson, lui sert à montrer qu'une grande passion peut cohabiter avec un souci très ordinaire d'ancrage dans le quotidien.
Elle évoque aussi Thoreau et « Walden » (retravaillé en huit versions, l'expérience d'une cabane à moins d'un kilomètre du village, deux ans et deux mois, sans dogmatisme, très loin de la figure « sauvage » qu'on en fait), Kant (organisation minutieuse) et Nietzsche (haine du confort bourgeois) pour discuter le rapport des philosophes au quotidien, et distingue encore l'ordinaire du familier : un détail anodin (le bruit d'une cuillère sur un bol, le ronronnement du réfrigérateur) peut déclencher un rejet violent qui montre que l'ordinaire n'est pas connu. Elle prend ses distances avec l'éloge facile des « petites choses » (parfois une manière de se voiler la face) et juge qu'une vie sans travail de création ne vaudrait peut-être pas complètement la peine d'être vécue. Avec Virginia Woolf (« tuer l'ange du foyer »), elle souligne que l'écriture exige de tourner le dos à la vie ordinaire, faite de contraintes et de répétitions ; avec Emerson (la citation en exergue : « je fuis père et mère... lorsque mon génie m'appelle »), qu'il faut parfois se fâcher pour travailler. Elle rend hommage à Clément Rosset, « philosophe du réel » : tout ce qu'elle voulait dire de l'ordinaire, il l'avait déjà dit du réel. Elle précise enfin qu'elle ne défend aucune thèse sur « ce que c'est qu'être une femme » : elle se situe du côté de l'expérience, non de la théorie.
Excerpts
“« La vie quotidienne, c'est la vie telle qu'on peut l'énoncer heure après heure : l'heure du réveil, la composition du petit déjeuner, le chemin qu'on emprunte pour aller au travail. Cette vie quotidienne, je peux la changer, [...] et bien l'ordinaire, c'est ce qui reste quand on a tout changé. C'est ce rapport intime à l'existence qui me colle à la peau où que je sois. »”
“« La philosophie n'est pas un outil qui nous vient en aide, je crois que c'est un gros malentendu. C'est un exercice, un travail de l'esprit qui est aride, difficile, et qui nous met face à une forme d'âpreté du réel. [...] Il faut définir "mieux vivre" comme le fait de vivre les yeux grands ouverts, et c'est souvent douloureux. »”
“« Dans remariage, il faut bien entendre ce que signifie le "re" : ce n'est pas une répétition, c'est la même chose mais un peu différemment. [...] La seconde fois, quand on dit oui, on dit oui en connaissance de cause. Ça veut dire accepter la vie avec quelqu'un dans son caractère aussi le plus ordinaire. »”