Bataille, Georges
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Cette émission est un jeu radiophonique de portrait psychologique : un portrait physique (Catherine Gris), puis un test de questions sur l'enfance, le bonheur, les buts de la vie, auquel Bataille répond avec une douceur et une amabilité qui contrastent avec sa réputation sulfureuse, puis une discussion avec les invités et un bilan final. Il se décrit enfant paresseux, très ennuyé, bagarreur et souvent battu, rêvant d'être Sioux après avoir lu Buffalo Bill ; il se dit « meilleur » aujourd'hui, ayant pris l'habitude du malaise qu'il ressentait jeune. Le plus grand bonheur, dit-il, tient à l'intensité des sensations, mais d'une intensité « supportable », et il le rapproche plus du ravissement de sainte Thérèse ou de saint Jean de la Croix que de plaisirs vulgaires.
L'échange central porte sur sa « philosophie » : le but principal est de « détruire en soi l'habitude d'avoir un but ». Il voit dans l'écriture ce qui ressemble le plus à l'absence de but (une « finalité sans fin » au sens de Kant), tout en admettant qu'il a toujours un plan quand il aligne des phrases. Interrogé par Berl et Clavel, qui le qualifient de « mystique constitutionnel », il réserve : sa philosophie est plutôt le contraire d'une mystique, et il refuse de nommer « Dieu » la part de soi qui reste après la suppression des buts, craignant qu'un dieu immanent n'aboutisse à une transcendance définie ; la destruction du but est l'équivalent de la morale bouddhiste d'agir sans en attendre les fruits. Il revendique un goût du désordre de la pensée, « profondément poétique », tout en se montrant méticuleux dans la vie courante (livres bien alignés, valise ordonnée), ce que les interlocuteurs relèvent comme contradiction intéressante. Il dit aspirer, dans la mesure où il se donne encore des buts, à « se supprimer », mais préfère la voie de l'esprit et des sensations au revolver ou au poison, plus amusante et sans doute plus lâche, avec la difficulté que l'homme doit se supprimer tout en se conservant.
Sur les origines, il situe vers 1919-1920, vers vingt-deux ou vingt-trois ans, le moment où cette attitude devient consciente, après qu'il a rompu avec la foi catholique (il imaginait déjà, dans sa croyance, que le paradis était la suppression de soi). Interrogé par Clavel et les autres sur son enfance, il évoque une éducation de « délaissement » plutôt que de contrainte, une maison triste, un père aveugle et paralytique, qui croyait pourtant toujours guérir, et de longues heures passées dans la pénombre, parmi les plus pénibles de sa vie, d'où l'ennui profond ; les interlocuteurs suggèrent un lien avec l'« espoir stérile » de son père, avec l'ennui, et avec Histoire de l'œil, ce que Bataille ne confirme pas mais trouve « subtil » et qu'il dit n'avoir jamais exploré.
Le bilan final de la psychologue décrit Bataille comme émotif, craintif, superstitieux, sensible jusqu'aux larmes, enclin à demeurer chez lui, aux sentiments dépressifs et à la rêverie, mystique dont la prière serait « donnez-moi de l'angoisse encore », cherchant dans le désordre de la pensée la matière poétique et fuyant l'ennui et le délaissement, comme s'il retrouvait sans cesse la pénombre de ses premières années.
Excerpts
“« Je suis philosophe, au moins jusqu'à un certain point, et toute ma philosophie consiste à dire que le principal but que l'on puisse avoir est de détruire en soi l'habitude d'avoir un but. [...] Je n'écris jamais que pour supprimer le but, et au fond c'est toujours un plaidoyer pour la suppression du but. »”
“« L'intensité des sensations est précisément ce qui détruit l'ordre. [...] Il est essentiel pour les hommes d'arriver à détruire cette servilité à laquelle ils sont tenus du fait qu'ils ont édifié leur monde, le monde humain, auquel je tiens, mais qui porte avec lui quelque chose d'infiniment pesant. [...] L'intensité des sensations vaut à la condition qu'on puisse la supporter. »”
“« Mon éducation n'était pas une éducation de contrainte, au contraire, c'était plutôt une éducation de délaissement. Mes parents ne s'occupaient pas beaucoup de moi, et dans cet ennui je souffrais d'être seul. Je me rappelle très bien des heures passées dans la pénombre qui étaient vraiment parmi les plus pénibles de ma vie. [...] Mon père était aveugle, ma mère n'en était pas réjouie, la maison était très triste. »”