Matisse, Henri
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Core ideas
Charbonnier interroge d'abord Matisse sur ses compositions murales et le thème de la danse. Matisse dit aimer la danse et « vivre dedans très facilement » : pour la Danse de Moscou, il est allé un dimanche après-midi au Moulin de la Galette regarder la farandole, « chose très gaie » qui serpente à travers la salle sur une musique sautillante, puis a composé chez lui, en chantant le même air, sur une surface de quatre mètres, tous ses danseurs « d'accord » sur le même rythme. Il répond à l'idée que le statisme distingue la peinture de chevalet : on peut composer statiquement une danse et ressentir pourtant le mouvement, placé « à un degré d'élévation » qui touche l'esprit plutôt que les muscles du spectateur. Pour la fondation du docteur Barnes (Merion, près de Philadelphie), il refait une composition sur le thème de la danse au plafond, dans des « lunettes » au-dessus de trois grandes portes vitrées de cinq mètres, donnant sur un jardin : il utilise le contre-jour et déplace le contraste dans le plafond en posant des noirs plus noirs que le gris des portes ; il choisit une gamme aérienne (roses, bleus, éviter le vert qui jurerait avec la verdure du jardin) pour ne pas « lutter » avec les Cézanne et autres toiles de la collection de la salle, et compose « une musique de couleur ». Il y donne à un espace limité « l'idée de l'immensité » en faisant des personnages coupés, trop grands pour la surface, ce qui est pour lui le rôle de la peinture décorative : « qu'on ne sente plus la dimension du mur ».
Il explique ensuite pourquoi il a décoré la chapelle de Vence : pour « synthétiser tout mon apport » en unifiant architecture, vitraux, grands dessins muraux sur céramique, flèche de douze mètres qui monte « comme la fumée d'une chaumière », décors légers pour que l'officiant soit vu. Sur l'art religieux, il dit que tout art digne de ce nom est religieux par son sentiment ; l'art « documentaire » qui illustre des choses pour des gens paresseux d'esprit n'a plus d'utilité. Il veut que le visiteur de la chapelle, croyant ou non, trouve un « allègement d'esprit » et que le tableau de chevalet donne aussi ce sentiment d'évasion et d'élévation, sinon il est une simple image, alors que la photographie, même en couleur, fait de belles images : le devoir du peintre est de donner davantage. Il précise que son rôle est « de donner de l'apaisement parce que moi j'en ai besoin », en opposition à un Greco tourmenté, tout en admettant qu'un artiste peut dominer son inquiétude et la transformer en chant (Beethoven).
Sur les arts, il dit avoir fait de la sculpture en complément et « comme un peintre » : peinture, sculpture et musique sont des « routes parallèles » vers un même horizon mais vers des points différents ; pour lui le dessin est « une peinture avec des moyens réduits » (contre l'opposition d'Alain entre dessin et peinture), moins nourrie que la peinture qui agit davantage sur l'esprit. L'illustration d'un texte ne le complète pas : si un littérateur a besoin d'un artiste pour expliquer ce qu'il a dit, c'est qu'il est insuffisant ; elle peut enrichir un livre par des arabesques et de beaux papiers, mais n'apporte rien à la littérature essentielle. Enfin, à la question sur l'anonymat du visage chez les peintres contemporains, il répond que l'expression est portée par tout le tableau, comme dans un orchestre où des lignes agissent avec des timbres différents : mettre des yeux, un nez, une bouche paralyserait l'imagination du spectateur en l'obligeant à une ressemblance, tandis que les lignes et les valeurs la libèrent de toute limite.
Excerpts
“« Quand j'ai eu à faire une danse pour Moscou, j'ai simplement été au Moulin de la Galette le dimanche après-midi et j'ai regardé danser, et notamment la farandole, qui est une chose très gaie : les danseurs se tiennent par la main, courent à travers la salle. [...] Quand j'ai eu à faire une composition, je suis rentré chez moi et j'ai composé sur ma surface de quatre mètres en chantant le même air que j'avais entendu : tous mes danseurs sont d'accord, sur le même rythme. »”
“« Je veux que les visiteurs de la chapelle trouvent un allègement d'esprit, que même sans être croyants ils se trouvent dans un milieu où l'esprit est aisé, où la pensée est claire et le sentiment allégé : c'est le bénéfice de leur visite. [...] Moi, mon rôle, je crois, est de donner de l'apaisement, parce que moi j'en ai besoin. »”
“« Mes visages sont anonymes parce que l'expression est portée par tout le tableau : les bras, les jambes, ce sont des lignes qui agissent comme dans un orchestre, un registre de mouvements, de timbres différents. Si on met des yeux, un nez, une bouche, ça paralyse l'imagination du spectateur et ça l'oblige à avoir une personne d'une certaine forme, d'une certaine ressemblance, tandis que si vous donnez des lignes, des valeurs, des forces, son esprit part à travers, et l'imagination est délivrée de toute limite. »”