Handke, Peter
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Cette émission itinérante suit Peter Handke dans le Karst slovène et autour de Trieste, loin de la figure de prix Nobel qu'il deviendra trente ans plus tard. Il y refuse d'emblée le jeu des questions « sans nécessité » — « pour les vraies questions il faut l'amour et la nécessité » — et préfère marcher, s'asseoir, regarder, écouter. Il se dit de mauvaise humeur, les yeux gênés par le soleil, et rêve de ressembler à un chanteur de blues aveugle plutôt qu'à un écrivain. Tout au long de l'émission, des extraits de ses livres (Par les villages, Le Recommencement, Essai sur la fatigue, L'Absence, Le Chinois de la douleur) sont lus en alternance avec la marche, et la parole se confond avec le paysage.
Il explique ce que le Karst représente pour lui : un pays de seuils (entre le Nord et le Sud, la pierre et le bois, l'Autriche, l'Italie et la Yougoslavie), de dolines où « tout est là » en petit — vigne, figuiers, tournesols, couleuvres —, de murets de pierre et de vents changeants (la bora). Il y retrouve les lieux d'origine de la famille de sa mère, slovène de Carinthie, et la langue slovène, d'abord entendue à l'église (litanies, psaumes) et détestée à l'école, devenue ensuite « la langue profonde du paysage », « restée à l'état de l'enfance » et inépuisable pour l'écriture. Il parle de la figure de l'oncle maternel mort à la guerre, transformé en « frère » dans Le Recommencement, et du dilemme de l'écriture épique : rendre justice à des « gens sans histoire » sans trahir leur secret en les rendant publics. Il avoue aussi avoir inventé le prétendu livre d'horticulture de ce frère à partir de Columelle, et évoque le dictionnaire slovène-allemand où « les images sont l'enfance des mots ».
Sur le travail d'écrivain, Handke évoque une crise : à l'approche de la cinquantaine, il dit avoir envie de « perdre toutes ses opinions sur soi-même », de « devenir de plus en plus nul » pour atteindre « le monde, l'arbre », se sent privé d'aventure et d'élan devant l'histoire, et rêve d'un roman policier écrit en quelques semaines (« le pharmacien de Taxham ») ou d'un grand roman d'amour, tout en disant que l'amour lui manque. Il reprend l'idée que le silence se crée en parlant et que les choses veulent « briller dans leur solitude » alors que les mots risquent toujours de les trahir. Un poète slovène, Srečko Kosovel, mort à 22 ans en 1926, est présenté par lui et par ses amis comme le grand poète de l'écoute plus que du regard, et plusieurs témoins (dont son traducteur Goldschmidt) décrivent en retour l'écriture de Handke comme exigeante, sans cliché, qui fait ressentir « la morsure du réel » tout en laissant une distance au lecteur, et comme un courage de « tourner la tête vers l'absence » à la manière d'Orphée.
Excerpts
“« On ne pose pas des questions sans nécessité. Pour les vraies questions il faut l'amour et la nécessité. Les gens posent des questions tout le temps, sans arrêt, sans intérêt, sans nécessité — moi aussi d'ailleurs. »”
“« Il faut perdre toutes ses opinions sur soi-même, il faut devenir de plus en plus nul, et j'ai envie de devenir de plus en plus nul d'un jour à l'autre [...] mon but, c'est atteindre le vide — non, atteindre le monde, l'arbre. »”
“« Ça m'est quand même resté dans mon cœur, le slovène, parce que c'était la langue profonde du paysage [...] c'est le souvenir le plus vaste, le plus profond et le plus désespéré de mon enfance, les litanies en slovène. »”